Nass el Ghiwane

Biographie

La salle est pleine comme un œuf, remplie de jeunes gens et d’adolescents survoltés. Nous sommes à Fès, cité plusieurs fois capitale du Maroc, spirituelle et plutôt conservatrice. Le public est au bord de l’hystérie dans l’un des trois cinémas de la ville, le Bijou, guettant l'arrivée sur scène du nouveau joyau de la musique marocaine, les Nass el Ghiwane, gens de la bohème, troubadours, en arabe. Cinq jeunes hommes cheveux au vent qui sont en train de révolutionner le paysage musical marocain, et même maghrébin, vite imités par des centaines de groupes au Maroc, en Algérie et en Europe.

Leur entrée sur les planches du Bijou déclenche un vent de folie. Ils commencent leur chant à coup de bendir, guembri, banjo, tablas dans une atmosphère irrespirable, proche de  l’asphyxie –la salle accueillant deux fois plus de spectateurs que ses capacités. Ils déclament leurs succès, Ya Bani insane, Fine ghadi biya, Mahmouma, Ah ya ouine, Ghir khoudouni, repris en chœur par le public qui les avait déjà appris par cœur à travers les premiers 45 tours, puis les 33T du groupe. Reprenant notamment Essiniya, une improvisation qu’un clochard du nom de Ba Salem fredonnait en sillonnant les rues du Hay Mohammadi.

Ce faubourg populaire de Casablanca, haut lieu de la résistance anticoloniale et de la contestation sociale d’où viennent les Nass El Ghiwane et qu’ils ont rendu célèbre dans tout le Maroc et même au-delà. Nous sommes au début des années 1970, quand la scène musicale du royaume, pays en pleine effervescence politique et sociale, commence à se familiariser avec de nouveaux arrivants.

Ils ont pour nom, Jil Jilala, Lemchaheb, Nass el Ghiwane. Ces derniers sont sans conteste les moins conformistes de tous, les plus réputés. Omar Sayed, Larbi Batma, Boudjmaâ H’gour, Allal Yaâla, Abderrahmane Kirouche dit Paco, tels sont les noms de ces cinq comparses formant leur groupe dans la plus grande métropole du Maghreb, Casablanca qui a connu en 1965 les premières émeutes du Maroc indépendant. Trois d’entre eux ont quitté la scène, disparus, prématurément tel H’gour, le 26 octobre 1974, récemment, Paco, le 15 octobre 2012, et entre les deux le leader Batma, le 7 février 1997.

C’est dans une maison de jeunesse de leur quartier qu’ils ont fait leurs premiers pas avant d’être remarqués par le dramaturge Tayeb Seddiki pour introduire une note de fraîcheur dans son répertoire théâtral. Mais leurs chants initiaux ont eu lieu dans le restaurant le Nautilus, à Aïn-Diab, sur la corniche casablancaise, la côte des bars et cabarets de la capitale économique du Maroc, suivis de la consécration du groupe dès 1971 au théâtre Mohammed V de la capitale politique, Rabat.

Ainsi est né ce band légendaire, baptisé quelques années plus tard les Rolling Stones de l’Afrique par Martin Scorsese. Le réalisateur américain ne s’est pas trompé puisque, comme leurs homologues anglais, les Ghiwane, rockers arabes et africains, ont bouleversé la scène musicale marocaine largement sclérosée par des artistes conventionnels n’ayant généralement pour répertoire que des chansons plaintives et languissantes, des chants dédiés à la gloire du monarque du moment et largement promus par les médias officiels.

Tayeb Seddiki évoque les deux piliers du groupe, Omar Sayed, qui a réuni les membres de Nass el Ghiwane, et Larbi Batma, le chanteur principal, en ces termes : « Il y avait d’abord Omar Sayed, grand artiste devant l’éternel et merveilleux compagnon. Il y avait aussi Batma. Génial batteur et chanteur. Il n’avait qu’un défaut : il croyait fermement qu’il était l’époux légitime de Aïcha Qandicha ». C'est-à-dire une femme légendaire de la mémoire populaire marocaine, affublée de pouvoirs magiques.

Nass el Ghiwane réhabilitent en fait les trouvères qui sillonnaient le pays d’une ville à l’autre, d’un douar à l’autre, avec leurs vers mettant des mots sur les maux du quotidien, leurs métaphores évoquant en arabe dialectal ou en berbère la triste réalité du pays, les espoirs déçus de l'indépendance du colonialisme français acquise en 1956. Un genre que les Ghiwane répandent telle une trainée de poudre à travers les quartiers, les ruelles de toutes les villes et villages du Maroc, et du Maghreb, jusqu'à sa diaspora, offrant ainsi une identité plus affirmée, à la fois moderniste et enracinée, à une jeunesse en manque de repères.

Par des mots simples, ils ont non seulement bousculé le statu quo de la chanson marocaine, mais réhabilité aussi des rythmes folkloriques et des instruments anciens tels les tambourins bendirs, les tablas marocaines, la snitra ou le sentir, instrument à cordes d’intestins de dromadaire rendant une mélodie de basse, popularisé le banjo. Les Nass el Ghiwane ont réussi une synthèse inédite de genres différents, les musiques mystiques des gnawas afro-maghrébins, des soufis aïssawa, h’madcha et jilala, de la poésie lyrique melhoun, des improvisations populaires chaâbi et aïta. Un alliage brûlant réalisé dans un esprit rock et folk.

Quarante ans après, autour d’Omar Sayed, de nouveaux musiciens perpétuent la légende du groupe, entretenant la nostalgie de ceux qui l’ont connu et produisant un effet magique pour ceux qui n’étaient pas nés durant son âge d'or, mais qui sont aujourd'hui transportés par ses rythmes qui font frémir les corps et enchanter les âmes.

Par Jamel El Gourari | akhaba.com

Nass el Ghiwane en concert au Maroc dans les années 1980.

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