Cheikha Rimitti

portrait

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Photo : MLP

Biographie

1954. « Lacère déchire/Rimitti raccommodera ». Quatre mots qui vont bouleverser définitivement la chanson algérienne. Rimitti sous-entend avec les mots du dialecte oranais, ceux de la rue, l’étreinte lascive, furieuse, presque violente. C’est son premier enregistrement, un raï perturbateur élaboré dans les années 1920 mais encore circonscrit à sa région d’origine, jusqu à ce disque fondateur, inspirateur des générations suivantes, Cherag gataâ (déchire lacère) sur des rythmes archaïques, entêtants de gallal, bendir et gasba. Il portera ses improvisations choquantes dans toute l’Algérie, et surtout le bled profond, l’est du Maroc qui partage les mêmes idiome et culture que l’Oranie de l’époque coloniale. Sans oublier leur diaspora en France, constituée alors essentiellement d’immigrés venus sans femmes des campagnes maghrébines.

« Je ne sais plus combien j'ai chanté de chansons », disait Cheikha Rimitti Relizania, son pseudo complet. Tout raï, traditionnel ou moderne, toute génération et tout sexe confondus, Rimitti reste la chanteuse la plus prolifique et surtout la plus créatrice du genre en un demi-siècle de carrière. Volontairement ou non, tous les Algériens l'ont écoutée. Née Saâdia Bédiaf en 1923 à Tessala, bourg de la région de Sidi-Bel-Abbès, orpheline très jeune de père et de mère, la Cheikha flamboyante commence danseuse au sein d’une troupe de musiciens itinérants. Elle apprend à chanter dès ses seize ans et la consécration arrive dans les années 1942-45 marquées par la disette et une terrible épidémie de typhus. Calamités sur lesquelles elle improvise : « Beaucoup de morts. Les femmes perdaient leurs cheveux. On me disait "tu n'as pas peur de chanter". Je devenais de plus en plus cinglée. Je me disais "je vais ailleurs ; je quitte ce pays". En chantant, j'apprenais un métier qui me fasse vivre. J'étais assez connue avant la fin des années 1940. Quand je repense à mon histoire, j'ai envie de pleurer. L'art m'a sortie du malheur », raconte la chanteuse.

Elle avait déjà chanté dans une waâda, une grande fête et un pèlerinage célébrant un marabout avant d’entrer sous un déluge (« Il pleuvait tant ce jour-là que les cailloux s'envolaient ») dans une cantina européenne où les clients français l’ayant reconnue la complimentent pour sa voix exceptionnelle et se voient offrir une tournée en remerciement. « Je ne parlais pas français. Alors je demandais à la patronne française en chantant "O Madame rimitti/O Madame rimitti". Les clients se sont mis à lancer "chanteuse Rimitti ! chanteuse Rimitti". Rimitti, à cause de l'alcool », se souvient la Cheikha qui voulait simplement dire « remettez une tournée ».

Pendant la guerre d'Algérie, la radio du colonialisme français la diffuse abondamment, espérant s'attirer ainsi les faveurs du bled profond, un pays massivement pauvre, rural et analphabète dont Rimitti exprime l'inconscient collectif. « J'ai chanté à la radio-télé coloniale “J'ai bu et me suis exilée/Ma raison s'est perdue/Mon cœur est malade“. Je faisais allusion à la guerre d’indépendance », raconte l’artiste que les autorités de l’Algérie indépendante ignorent superbement alors que ses 45 tours sont des succès jusqu’à la fin des années 1960. L'Algérie est alors submergée par la prolifération de sa jeunesse et une nouvelle génération de chanteurs quand Rimitti s’installe au début des années 1970 en France où elle anime les fêtes communautaires, chante dans les cafés maghrébins. C’est paradoxalement, les jeunes loups du raï moderne, électrique, qu’elle a inspirés et qui l’ont pillée allègrement qui la font découvrir involontairement au public occidental. Les chebs et chabas révélés au fameux et premier festival de raï de Bobigny, au nord de Paris, en janvier 1986 provoquent en février de la même année à la Villette parisienne une anthologie du genre dont la Cheikha aux cheveux de jais et yeux ardents passés au khôl est le centre. Depuis, elle chante régulièrement sur les scènes européennes jusqu'à sa disparition en 2006, au lendemain de sa prestation au Zénith de Paris, sans avoir donné le moindre concert public dans son pays.

Dans les chansons de Rimitti marquées d'onomatopées brûlantes et de halètements significatifs, il est toujours question d'étreintes bien charnelles. Des enregistrements, parfois réalisés à son insu, ayant circulé sous le manteau ou plutôt le burnous vantent crûment le sexe. Toutes les légendes courent sur la chanteuse chez qui sexualité et rapport amoureux courtois sont tellement confondus que l’ambiguïté s’installe dès qu’il est fait référence à la relation entre un homme et une femme. « Je chante tout ce qui m'inspire. Les mots me piquent comme des abeilles », disait-elle.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com

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