Ulaş Özdemir

portrait
Ulaş Özdemir

Originaire de Kahramanmaraş – ou Maraş – au sud de l’Anatolie Centrale, Ulaş Özdemir est un musicien et ethnomusicologue de confession alévie. Dans sa jeunesse, il collecte avec son père le répertoire des ashiks (bardes alévis) sous les platanes du sud anatolien. En faisant connaitre les hymnes de rituel djem sans oripeaux, le jeune artiste, parmi d'autres, banalise dans les medias turcs l'alévisme bektachi dans sa version la plus folklorique. Ce faisant, Ulaş réhabilite le luth dede sazi, une sorte de saz cura perpétué dans sa famille. De toute évidence, cet instrument rustique le connecte aux racines turkmènes des dede, les chefs religieux alévis.

En 1997, il entre chez Kalan Müzik comme chargé de production. Il a vingt-et-un ans. Le label publie peu après son Ummanda/Maraş Sinemilli Deyişleri (Kalan Müzik, 1998), un ensemble de prises d'authentiques ashiks de Maraş, qu'il accompagne au baglama en studio ou dans leurs villages. Et plus précisément, de tribus endémiques Sinemilli. Selon Özdemir, qu'ils soient ashiks ou ozans, les bardes sont « la voix de certaines réalités sociales condamnées à l'oubli. Chants de souffrance, mais aussi de bonheur, de solidarité ou chroniques locales. Ils conservent les nouvelles, les histoires et les sentiments. » Sous son influence, le label commémore d'ailleurs nombre d'ashiks de notoriété régionale ou nationale, tels que Feyzullah Çinar (1937-1983).

Les années qui suivent, la baglama d'Ulaş accompagne aussi l'album Hizma d'Engin Arslan (Kalan Müzik, 2002) ainsi que plusieurs bandes originales turques. A partir de cette époque, Özdemir lorgne surtout vers les horizons musicaux de l'Iran, un pays qu'il contemple comme un miroir. « Il y a toujours eu une grande réciprocité entre les cultures musicales turque et iranienne, notamment parce que ces deux pays ont noué d'innombrables relations commerciales à travers les siècles » commente-t-il laconiquement. Entreprenant un voyage vers ce pays en 2004, il y noue des contacts durables avec les artistes kurdes Ali Akbar Moradi et Kayhan Kalhor, tous deux originaires de Kermanshah.

Presque au même moment, il débute aussi sa collaboration avec Niyaz, un trio electro-world de la diaspora iranienne de Californie. Mais des rencontres kurdes-iraniennes de 2004 naît déjà l'album/tournée The Wind (ECM, 2006) en trio avec Kayhan Kalhor (kamanché) et Erdal Erzincan (saz). Un exploit réédité ensuite avec Kula Kulluk Yakişir Mi (ECM, 2013), mais sans lui. Car, entretemps, son propre projet, The Companion (Hermes, 2007), en duo avec Ali Akbar Moradi, ambitionne une confrontation plus aiguë avec le tanbur kurdo-iranien. Lors de cette session partiellement improvisée, le tanbur de Moradi se substitue à la cura dans son dialogue traditionnel avec le baglama d'Ulaş.

Par-delà des nuances dogmatiques entre alevis et Ahl-e Haqq, ces hymnes iraniens prolongent ceux de sa jeunesse. La notoriété d'Ulaş augmentant, on observe son grand écart entre approfondissement identitaire et ouverture musicale. Mysticisme ou créativité ? Il a choisi de ne pas choisir.

D’un côté ses racines, une constante de sa personnalité. Entre une biographie d’Âşık Mücrimî (1882-1970) et une contribution scientifique pour les huit cents ans d'Hadji Bektaş Veli (1209-1271), Özdemir enregistre le CD Bu Dem (Kalan Müzik, 2008), son seul album véritablement solo à ce jour, un véritable retour aux sources. Les hymnes sacrés de Maraş sont repris dans une atmosphère proche des djems traditionnels, auxquels il va se ressourcer encore souvent.

Quand il n’écrit pas, sa croisade studieuse promeut cette musique bardique dans les medias ou sur scène, en duo avec Mustafa Kilçik ou Erkan Tekci. Il quitte Kalan Müzik en 2010 et finalise, début 2015, un doctorat d'ethnomusicologie à l'université technique de Yildiz (Istanbul). Sans surprise, la thèse porte sur le statut contemporain des maîtres de cérémonie du djem, appelés zakirs, dans le contexte actuel de désacralisation de leur musique rituelle.

D'autre part ses nombreux featuring trahissent un éclectisme véritable, contrastant avec cette rigueur identitaire. Il confesse certes quelques influences rock, Nick Cave ou Patti Smith. Des türkü d'Engin Arslan à la trance mystique d’Azam Ali (Niyaz), sa présence et son écriture simples imposent leur force intrinsèque. Cinq albums plus tard avec Niyaz, son jeu de baglama est au groupe ce que Smadj est à Duoud. Leurs tournées s'intercalent avec les activités universitaires ou artistiques d’Ulaş, comme Forabandit.

Car, dès 2009, Ulaş trouve en Sam Karpienia un alter-ego provençal, un compagnon de route à l'écoute pour improviser ensemble. Troubadours de notre temps, leurs compositions acoustiques fusionnent en un même élan les hymnes anatoliens et la poésie libertaire occitane, saupoudrés des zarb et daff persans de Bijan Chemirani. Ailleurs pluriels, complicité, synergie, ainsi est né Forabandit (Buda Musique, 2012). Le groupe chante à la fois la force des sentiments, la liberté et la route. Leur second album, Port (Buda Musique, 2014) prolonge ce bout de chemin à trois. Pour l’occasion, Ulaş pioche par exemple dans le diwan de Ehmedê Xanî, un poète kurdophone du 17ème  siècle.

Dans une interview, Azam Ali, admirative, soulignait la cohérence entre l’art d’Ulaş Özdemir et son mysticisme. Chez lui, la profondeur alévie semble agir comme un ferment de liberté. De Kalan Müzik à Forabandit, cette créativité assume ses puissantes fragrances identitaires. Tel un platane d’Anatolie, l’artiste peut espérer monter aussi haut que ses racines sont profondes. C’est tout dire.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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