Le tsapiky

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Le tsapiky
Description: 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo Flavie Jeannin

Aux premiers vrombissements des guitares électriques, les bambins ont accouru pieds nus des masures alentours. Le son amplifié les a menés au terre-plein central du village. Du haut du mât, les alizés emportent au loin le vacarme assourdissant du haut-parleur, bien au-delà des premiers arbres de la forêt sèche clairsemée. Quelques mesures plus tard, la place assoupie est déjà repeuplée et les tongs des plus téméraires emboitent à présent le pas au galop titubant de la batterie. Fou rire général derrière les palissades. Il est dix heure, il fait déjà vingt-huit degrés dans ce bourg des environs de Tuléar (côte Sud-Ouest de Madagascar).

Dans son t-shirt reprisé, une chanteuse tout juste pubère jappe des refrains naïfs dans le micro. Elle est comme montée sur des ressorts. Autour d'elle, c'est l'excitation. Aujourd'hui, on enterre un vieux Masikoro. Le rhum et les décibels vont couler à flots pour lui et ses semblables pendant trois jours. Et si cette liesse n'est pas contrariée, le défunt bienveillant veillera sur les vivants à jamais.

L'air est saturé d'arpèges suraigus, concassés, d'anciens thèmes kinetsanetsa. A l'accélération de la guitare – ou kilatsake – les pénitents désarticulés tourbillonnent plus encore dans le halo de la poussière rouge soulevée. Peu après, d'autres familles endimanchées, chargées d'offrandes funèbres, se fraient un chemin entrent les cabanes. Chacune s'annonce dans le cercle d'un simple coup de pétoire dans le ciel azur, et bientôt, invités et gamins dépareillés déambulent, enveloppés dans le son démesuré. On épingle des billets par dizaines à la chemise des musiciens. Deuil ? Bal ? Réjouissance votive ? Cette musique, c'est le tsapiky.

Née de nulle part, mais pas de rien. A l'extrémité méridionale de la RN7, les dunes de Tuléar sont le creuset de cette fusion entre musiques locales de possession et lulu, un avatar local du mbaqanga zoulou. La rencontre semble remonter aux productions de vinyles dans les 70’s par le label Discomad. Apparu probablement dans le milieu des années 1980, le tsapiky perpétue le cahot du mbaqanga, et prend sa place dans une généalogie inachevée de genres du bush malgache. En revanche, sa trame mélodico-rythmique recycle des bribes instrumentales de musique entêtante de possession masikoro et vezo. Le musicologue Julien Mallet s'intéresse à leur progression sur deux mouvements consécutifs. D'abord, le kitariky  caractérisé, selon lui, par « les phrases longues et une approche (...) mélodique ». Puis le kilatsake instrumental rythmé qui, a contrario, « met en œuvre (...) une forte montée en énergie. »

Cette forme hybride fait le succès modeste des groupes de Tuléar. Les stars locales en sont souvent des guitaristes et bien sûr ses beats ternaires différents. « Musique du Sud » peu miscible avec les autres musiques, pas même le salegy ou le kilalaky. La fièvre tsapiky a néanmoins contaminé l’île quand, à Antananarivo, le guitariste renommé D'Gary s’enthousiasme pour elle sur son album Akata Meso (Label Bleu, 2001).

Si la compilation Tulear Never Sleeps (Earthworks, 2003) de Ian Anderson marque le coming-out du genre en occident, ce sont bien les terrains de Julien Mallet, en l’année 2000, qui en ont le mieux capturé la frénésie brute sur la compilation Tsapiky : Panorama d’une jeune musique de Tuléar (Arion, 2004). Peu après, les guitaristes réputés Damily et Teta s'imposent comme ambassadeurs du tsapiky à l'étranger et proclament sur scène l’avènement des kitariky/kilatsake.

Dans l’essai Le tsapiky, une jeune musique de Madagascar (Karthala, 2009), Mallet s'intéresse aussi à cette musique comme média, et donc au mécénat endémique à Tuléar. Enfin, il rejoint les observations de l’ethnomusicologue Victor Randrianary quand il observe comment le genre est plagié depuis les années 1990 par d'autres musiciens locaux, conquis. Par un juste retour des choses, accordéonistes, fanfares et petits joueurs de kabosy transposent à leur tour ses morceaux complexes sur leur instrument. Au train où vont les choses, ce genre consacré est donc déjà promis à d'autres refontes.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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