Le tanbur

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Le tanbur
Description: 

 

 

Fardin Farmani et son frère, le luthier Asad Allah Farmani à Gahvareh (Iran)

Encore très répandu de nos jours, le tanbur kurde figure parmi les plus anciens luths du Moyen-Orient. On lui prête une origine commune avec les luths à manche long de l'Egypte antique. L’étymologie du nom tanbur fait l'objet d'une multitude de spéculations. Selon Peyman Nasehpour, tanb signifiait ventre en ancien persan et, dans cette approche, le néologisme supposé « tanb-var » se traduirait approximativement de nos jours par « le ventru ».

A vrai dire, on en trouve des illustrations en Iran dès les bas-reliefs de Suse (- 1500 av. J.-C.). Persuadés que le tanbur a précédé au moins étymologiquement son avatar le dotâr (Khorassan et Asie Centrale), les musicologues iraniens évacuent par là même un ancêtre altaïque commun avec ce luth des chamanes turciques/turkmènes. La pratique du luth tanbur « d’Orient » est ensuite attestée parmi les premières corporations professionnelles du souk de Bagdad (10ème siècle).

Structurellement, l’instrument s’avère extrêmement similaire à tous les luths dotâr d'une aire s'étendant de Mossoul aux confins orientaux du Turkménistan. Plus ventru que le setâr persan, mais plus petit que le kopuz azéri ou que le saz d'Anatolie, sa parenté avec ce dernier semble néanmoins indéniable. Au plus tard à l’occasion des invasions mogholes du Nord de l’Inde, le tanbur a été importé à Dehli. Reproduit, agrandi, il a été assimilé jusque dans la musique indienne classique, où on le connait sous le nom de tampura. Contrairement à ses avatars des orchestres soufis du Gujarat et du Pendjab, la tampura a pris de nos jours des dimensions physiques considérables au regard de son ancêtre mésopotamien.

Solo de tanbur par l'instrumentiste du Razbar Ensemble.

Traditionnellement, le tanbur a été assimilé depuis plus de cinq siècles au répertoire religieux de la secte kurde Ahl-e Haqq (Kurdistan d'Iran) et de façon plus marginale à celui des Yézidis (Kurdistan d'Irak). L’instrument y a gagné une sacralité identitaire dans la région de Kermanshah, de Sahneh au Dalahu, et dans la région de Nahavand, tandis que les kurdes de Syrie/d'Irak et ceux de Turquie lui préfèrent respectivement le bouzouq et le saz.  

Dans ce microcosme rural, son rôle religieux et son charisme sont vaguement comparables à celui du saz anatolien dans la musique cérémonielle alevi : méditation extatique collective, déclamation pieuse sohbet et célébration samâa – une sorte de djem –. Dans l'Iran moderne, la secte Ahl-e Haqq, d'assise rurale, est stigmatisée comme hérésiaque. Le plus petit des tanbur traditionnels d’Iran est, de nos jours, le luth rare des déplacés kurdophones du massif du Talesh (Gilan).

Depuis les années 1980, l'enregistrement et la diffusion discrète des hymnes – ou kalams – des Ahl-e Haqq dans le contexte profane ont été vécus comme des profanations par de nombreux membres traditionnalistes. L’inventaire de nombreux maqam anciens par  Nur Ali Elahi (1895-1994) – ou Ostad Elahi – de Jeyhunabad est pourtant une contribution musicale majeure, puisqu’au corpus des hymnes habituels, ce mélomane mystique a ajouté une foule de pièces instrumentales traditionnelles méconnues, qu’il avait, toute sa carrière durant, traquées et explorées à son tour. Cette nouvelle école renouvelle en profondeur les canons habituels de celle de Guran, et imprègne les interprètes Ahl-e Haqq contemporains les plus authentiques, tel qu’Ali Aayaz Ghazvineyi.

Ostad Elahi

Car la diffusion de cette musique à un public profane a été  tardive. La création de chœurs de luths par Amrollah Shah Ebrahimi (Sahneh) et le soliste Ali Akbar Moradi (Gahvareh), vers 1972, a inauguré l’interprétation des hymnes à l’unisson.

Un pas décisif a sans doute été franchi lorsque Darvish Amir Hayati (Sahneh) a enregistré des hymnes gurani pour une diffusion officielle en CD ou pour la radio. A la fin des années 1970, Ali Akbar Moradi, ambassadeur artistique de Gahvareh (Dalahu), a banalisé sur scène l'instrumental de tanbur. On lui doit d’avoir initié Kaykhosro Pournazeri, autant dire l’introduction du luth dans le giron de la musique sonnati d’Iran.

Fort d’une dizaine de luths, l’ensemble de tanbur Shams de Kaykhosro Pournazeri a introduit dans les années 1980 ce type de chœur à la musique lyrique traditionnelle, ou sonnati. Acclamées, ses créations jouaient à la fois de  l'ambiguïté mystique des instrumentaux néo Ahl-e Haqq, et de celle des poèmes soufis persans classiques. L'engouement significatif suscité par les albums Mastan Salamat Mikonand, Heyrani (1998) et Motrebe Mahtab Rou (2003), dépassa largement le contexte régional.

Dans les années 1990, le destin du tanbur à l'unisson a été lié, le temps de quelques albums à succès, à celui de grandes voix (Shahram Nazeri, Hesameddin Seraj). Le Shams Ensemble n’a cessé depuis ses débuts de faire des émules, que ce soit une multitude de nouveaux solistes – tels Ramin Kakavand, Seyyed Khalil Alinejad, ainsi que Tahmoures, Sohrab et Pooria Pournazeri – ou des ensembles comme Lawach, Guran, Bisotoun, Baba Taher.

Fretté, le luth a traditionnellement trois cordes, dont deux à l'unisson. Les  frettes sont traditionnellement faites de ligatures en fibre imbibée de graisse animale. En Iran, la substitution des cordes de soie par des cordes métalliques est notoirement tardive. A l’instar du saz turc, plusieurs technologies de caisse coexistent encore dans la construction du tanbur kurde, la plus ancienne consistant encore à évider un simple bloc de bois. Cette technique permettait traditionnellement de réaliser des caisses oblongues et peu larges. C’est la technique retenue par deux luthiers de renom : Asad Allah Farmani (Gahvareh) et Adel Kamali (Kerend).

Caisse pashneh par Abdolreza Rahnama (Sahneh) © Pierre D'Hérouville

Les caisses en lattes collées, dites « tarki », plus récentes, imitaient le formage des caisses de luths à manche court (mizhar, barbat, oud). Bien que disputée du point de vue de l'acoustique et de la longévité, cette dernière fabrication s'est répandue à Kermanshah, Sahneh et Sanandaj, et partout où des facteurs kurdes ont émigré, en fait.

La version  améliorée de cette caisse en lattes, dite « pashneh », est caractérisée par un « nez » monobloc  à la base du manche. Comme le setâr ou le dotâr ouzbèke, ses lattes cintrées s’élancent dans le prolongement de ce « col » monoxyle, formant ainsi une caisse plus volumineuse. Cette technique est privilégiée par exemple par le grand luthier Abdolreza Rahnama (Sahneh).

Dans les années 2010, la construction dans les métropoles iraniennes tendrait même à généraliser la fabrication de caisses encore élargies, presque hémisphériques, telle qu’on l’observe sur de nouveaux dotâr en lattes collées.

Traditionnellement, les Ahl-e Haqq jouent du tanbur avec une dextérité particulière, grâce un inimitable effet brossé de main droite, dit « shor » ou encore « cheshmeh » (litt. « chute d'eau »), mouvement rotatif du poignet qui entretient la vibration des cordes de façon quasi-continue. Au-delà du jeu rythmique des bardes Ahl-e Haqq, l’héritage technique d’Ostad Elahi s’épanouit en un jeu plus sophistiqué.

Faute parfois d’octave, ses modes propres ne correspondent à quasiment aucun dastgah du système persan. Au même titre que le gheychak et le rubâb baloutche, le luth tanbur incorpore ponctuellement, dans la période post-révolutionnaire, de grandes formations urbaines de musique classique persane.

Selon Jean During, les limitations chromatiques de son frettage freinent à la fois la transposition du radif et le formatage sonnati de son enseignement. Dans les métropoles où il est dorénavant plébiscité, il est donc enseigné par, et à la façon des Kurdes.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

Shahram Nazeri accompagné par le Shams Ensemble de Kaykhosro Pournazeri en concert à San José, Californie en 1993.

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