Le piano à pouces

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Le piano à pouces
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Mbira dza vadzimu © Alex Weeks

Le piano à pouces provient de la cithare radeau, ou du moins de lamellophones végétaux du premier millénaire avant J-C. De ses innombrables vocables (sanza, mbira, kalimba, likembe...), les historiens Gehrard Kubik et Andrew Tracey déduisent comment cet instrument s'est diffusé du golfe de Guinée à l'Afrique australe. Né à l'est du fleuve Niger, il se développe plus au sud comme un pur produit des « civilisations (équatoriales) du raphia » (Sud-Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale), que les migrations bantoues diffuseront sous cette forme « végétale ». Les lames métalliques apparaissent de façon simultanée vers l'an 1000 après J-C, à l'aube des bassins métallurgiques du Zimbabwe, du plateau Makonde et dans une vaste zone s'étendant du Katanga à la Namibie. Elle précède de quelques décennies l'explosion de cet instrument amélioré parmi les peuples de l'actuel Zimbabwe.

L'inventaire unique de Gehrard Kubik distingue de vastes zones historiques, encore homogènes par leur fabrication et leur usage de l'instrument : le Nigeria oriental, jusqu'aux plaines du Cameroun ; le Gabon, l'actuelle République démocratique du Congo ; les savanes méridionales d'Afrique centrale (Angola, Nord-Zambie, centre du Malawi) ; les cultures du Zambèze inferieur (Zimbabwe, Mozambique) ; le Nord-Mozambique et la vallée de la Ruvuma ; le Kenya et la Tanzanie. Enfin l'instrument a une histoire moderne : parallèlement à sa rediffusion vers le golfe de Guinée (Guinée, Niger, Liberia, Sierra Leone), il a essaimé parmi les afro-américains des Antilles, de Jamaïque et d’Amérique centrale, où, à l’ère de l’esclavage, il y connait des fortunes diverses.

L’instrument est aujourd’hui connu sous une multitude de noms locaux. Citons parmi eux la sanza (Afrique de l’Ouest), le likembe (RDC, Ouganda) et la mbira (Zimbabwe). En tout état de cause, son développement technique au Zimbabwe est tout à fait unique, et explique à lui-seul son revival. Le musicologue Hugh Tracey (1903-1977) l’étudie en Afrique du Sud, sans doute dès les années 1930. En 1954, il crée une kalimba diatonique et vante la sonorité exceptionnelle de l’idiophone. Un son expliqué, selon les acousticiens, par les déphasages « anharmoniques » des multiples de la fréquence fondamentale de chaque note.

Or, dans de nombreux pays, les lames métalliques remplacent à présent les fibres végétales, une évolution qui enrichit remarquablement sa tessiture. Plaquées en rang sur une caisse, une courge ou un support en bois, les lames impriment une ondulation idiophonique, plus que le frisement d'antan. Les Shona (Zimbabwe), qui communiquent depuis le 16ème siècle au moins avec leurs ancêtres par ce moyen, interprétaient pourtant cette vibration désagréable comme la présence des intéressés. A présent, quand elle est recherchée, cette sensation est éventuellement imitée par les cordes gainées ou les capsules rapportées.

Après Hugh Tracey, l’Afrique australe concentre encore l’attention des férus de lamellophones. Définitivement, Paul Berliner se penche sur la mbira dza vadzimu, ou « piano à pouces des ancêtres », dans le contexte magico-religieux de l’ancestrisme shona. Sans conteste, la forme la plus aboutie de l'instrument. Avec son double-clavier et sa caisse en calebasse, cet instrument a démontré son aptitude au jeu à plusieurs. A leur tour, Andrew Tracey et Abraham Dumisani Maraire (1944-1999) iront de découvertes en découvertes parmi les ethnies de cette aire : jeu en trio, interlocking, accompagnement responsorial, ou ostinato. 

Adoptée dans la musique profane, la mbira dza vadzimu est devenue sous sa forme actuelle l'instrument national du Zimbabwe. La musique de mbira, notamment shona, conserve d’ailleurs une influence majeure sur la musique populaire, notamment dans le répertoire de Thomas Mapfumo, le « Lion du Zimbabwe ». Dans ce pays, les virtuoses Musekiwa Chingodza, Garikayi Tirikoti, Chris Mhlanga, Chartwell Dutiro,  Simon Mashoko, Ephat Mujuru, Stella Chiweshe et Forward Kwenda rencontrent un véritable succès populaire. Ailleurs, l’instrument connait épisodiquement une heure de gloire discographique avec Pierre Didy Tchakounté (Cameroun), Antoine Moundanda (RDC) ou encore les ensembles Konono N°1 et Orchestre Bana Luya (RDC).

Instrument portable, ludique, au son harmonieux, l’instrument ne cesse d’intriguer de nouveaux musiciens en mal d’exotisme. A partir des années 1960, les anciens pianos à pouces afro-américains sont en désuétude dans le golfe du Mexique, quand la kalimba connait un regain d’intérêt chez les percussionnistes de jazz. Dans les décennies qui suivent, on les entendra fugitivement chez Earth, Wind & Fire, King Crimson, ou, plus récemment chez Björk.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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