Le Mazandaran

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Le Mazandaran
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Le mont Damavand

Dans le fameux poème épique persan Shâh Nâmeh, ou Livre des Rois, le cône enneigé du mont Damavand s’incarne dans un redoutable démon : le Div blanc. Du Caucase aux steppes turkmènes, les versants boisés de la chaine de l’Elbourz dessinent le long de la rive méridionale de la mer Caspienne un vaste corridor côtier, autrefois nommé Tabarestan. Les lagunes de l'actuelle province du Mazandaran, au nord de l’Iran, couvrent la moitié orientale de ce royaume perdu. Historiquement, le Tabarestan tire sa renommée de la dynastie zaydite des Alavides (9ème siècle), ainsi que du chroniqueur homonyme al-Tabari (839-923), demeuré à ce jour une source importante d'annales médiévales au Moyen-Orient. Les crêtes de l'Elbourz séparent les Iraniens des plateaux arides, souvent envieux de cet éden pluvieux, luxuriant.

"Ami dater Jan" : Behram Mansuri dans les montagnes du Mazandaran

Des contreforts méridionaux des cités de Firuzkuh et de Garmsar, le dialecte tabari descendait, sous la dynastie Qâjar (1786-1925), jusque dans les travées du bazar de la ville de Rey. Le shah Reza Pahlavi (1878-1944), d’ailleurs natif de Alasht (Mazandaran), appréciait Lahijan. Son programme ferroviaire reliant Téhéran à Sari, la capitale, achèvera le désenclavement économique de la région.

Ceci dit, la culture tabari, rurale à souhait, n'avait que ses plaines rizicoles, vannières, à opposer aux pasteurs des hauteurs. Le folkloriste et compositeur Ahmad Mohsenpour aimait à rappeler que, tout comme dans la province du Gilan, la chanson montagnarde tabari s'enracine dans les chants de marche ou de travail des rizières. Ou encore dans des cris d'appels de bergers : « Ces éleveurs qui vivent dans les monts boisés, murmurent à leur troupeau des mélodies dans leurs vallées ou les pentes boisées. (...) Ou dans le cas de bergers, qui passe d'une pente à l'autre avec leurs moutons et développent une compréhension aiguë de leurs bêtes et de leur habitat, les dirigeant, ou les regroupant avec des sons vocaux particuliers (...) ». Hérité de ce monde pastoral, la flûte en bout lalevah est emblématique d’une poésie semi-savante locale.

Mehdi Mohamadi joue du lalevah sur un rythme katuli

Les musiques traditionnelles du Mazandaran, très majoritairement profanes, combinent à ces chants de travail, d'une part les chants  épiques, et d'autre part des folklores fréquents de mariages et de tournois de lutte. Jusqu'à récemment, les premiers sont encore le fait des « gosan », conteurs s'accompagnant du kamanché ou d'un dotâr de facture turkmène, dans l'esprit des bardes/chamanes bakhshi (Khorassan et Asie centrale) ou ozan (Anatolie). Des autres genres chantés, subsistent aujourd'hui des chansons rurales (katuli, amiri) qu'on entonne à présent à l'unisson du kamanché, du dotâr, du lalevah, sur un roulement continu de tabla local à fûts tronconiques : le desarkoten.

Dominées par le mode persan Shour, ces chansons montagnardes légères, pour la plupart à danser, présentent une originalité énergique et mélodique indiscutable. Un ton entrainant, quasiment exempt d'influences nomades, si ce ne sont celles de la chanson épique turkmène, yodlée. Désinvoltes, parfois grivois, les genres à danser traditionnels (sema, se chakkeh, etc...) sont l'apanage de villageoises spécialisées ou, comme ailleurs en Iran, de sonneurs professionnels, ou « lutis ».

La troupe Amoli interprète "Vaten". On reconnait Lotfollah Seifi (un célèbre joueur de qarneh d'Amol) au ney

Vu d'avion, le panthéon de la musique classique persane compte certes quelques enfants du pays : le târiste Farhang Sharif, les chanteuses Delkash (1924-2004) et Parissa, et bien sûr Gholam-Hossein Banan (1911-1986), le plus éminent cantateur classique iranien des années 1970. Nés au Mazandaran, tous parfairont leur formation à Téhéran avant de connaitre le succès. A l'échelle de l'Iran, la contribution réelle de la province au genre urbain sonnati demeure modeste, jusqu'à ce que le compositeur Abolhassan Sabâ (1902-1957) s'y penche et lui emprunte quelques taraneh.

A notre ère, la région paie cher ses attraits naturels. Le Mazandaran subit la pression écologique considérable des quatorze millions d'habitants de l’agglomération Rey-Téhéran-Karaj, toute proche. Plus que les autres, ce fragment de la côte caspienne est durablement défiguré par cet afflux de touristes, son économie de loisirs et son urbanisme sauvage. Après les reliquats tabari à Téhéran, c’est au tour des folklores du Mazandaran d’essuyer un matraquage en règle par l’autoradio, les influences azéries et pop. Des folklores à présent bien forcés de sortir du bois. Depuis 1979, une conscience culturelle tabari germe pourtant dans des cercles identitaires des villes orientales de la province.

La troupe Taleba : thème de bal "Sema'i"

Les rares ensembles folkloriques de renom se sont principalement constitués à Sari dans les années 1990, autour d'instrumentistes avec le support littéraire de paroliers revivalistes du dialecte tabari. Citons Mohammad Donyavi (1942-1995), Gholam Hossein Kabiri (1918-2010), Davod Ghassemi et Asad'allah Hemadi. Abolhasan Khoshru et Hoseyn Tayyebi sont deux monuments vivants du lalevah. Dans le contexte postrévolutionnaire, cette résistance culturelle prend un double sens. Sur la scène folklorique, les troupes actuellement les plus connues sont les ensembles Shavash et Tabari – anciennement Taleba –, respectivement fondés par Ahmad Mohsenpour et Mehdi Mohamadi.

Documentaire sur le gosan Mohammad Reza Eshaqi

Pérennité des genres, renouvellement, diffusion… Le salut difficile du folklore tabari passe aujourd’hui par le label régionaliste Mehrava (Sari), pourvoyeur d’enregistrements commerciaux, comme ceux du gosan Mohammad Reza Eshaqi, ou des derniers sonneurs de qarneh, une clarinette faite de roseau et de corne de vache, en extinction. Le label joue aussi de la perméabilité orchestrale entre taraneh tabari et musique sonnati. Dans la diaspora iranienne, cette ambiguïté inspire actuellement les ensembles Moshtaq et Yahyazadeh. Le Mazandaran accueillant désormais des artistes d’autres horizons, la folklorisation pousse enfin les musiciens du cru vers d’autres modèles, tel l’ensemble téhéranais Rastak. En 2009, la troupe Taleba/Tabari, de son côté, s’est ouverte aux folklores d’Azerbaïdjan ou de Bushehr (Sud de l’Iran) en devenant l’ensemble Kayer.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

Le groupe Rastak interprète "Lare"

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