La lyre tanbur

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La lyre tanbur

Le tanbur est la petite lyre des régions centrales du Soudan. Qu’il s’appelle tanbur (chez les Shaygiyya du Nord soudanais), kissar, shaheero (Somalie), thuom (Nuer, peuple du Sud-Soudan et de l’ouest de l’Ethiopie), gaza (Zande, communauté répartie entre l’ouest du Soudan du Sud, la République de Centrafrique et la République Démocratique du Congo), kuninga (Niyma du nord du Soudan), kissarke (Nubie et Nil bleu), basamkob (Port-Soudan), abangaran (chez les Berta du Nil bleu), tanburah (Haut-Nil) ou encore Simsimiyya chez les pêcheurs égyptiens, l’instrument partage une même facture et une même sonorité dans une aire qui s’étend du Nord de l’Ethiopie, de l’Erythrée jusqu’aux provinces égyptiennes du Haut-Nil. Le terme kissar serait la corruption de kithara, du nom d’une lyre antique grecque.

Par sa construction, le tanbur soudanais se distingue de nombre de lyres tels le krar (Ethiopie, Erythrée), les grandes tanburah (Egypte, Yémen, Oman) ou de la baganna copte. Instrument rustique, il allie une table de résonnance circulaire en peau avec une structure trapézoïdale compacte en bois.

Cette fabrication s’uniformise de nos jours quand les bassines en fer blanc remplacent calebasses et carapaces de tortue pour la caisse de résonnance hémisphérique. La table est réalisée par une peau séchée de chèvre ou de gazelle, tendue par des lacets. Si, de par le passé, ses bras étaient faits de cornes d’antilope, l’usage de bois s’est ensuite généralisé. Cinq à sept cordes accordées dans un faible ambitus sont tendues sur ce cadre rigide.

Ces accords réduits ont figé le registre pentatonique de toute la chanson soudanaise jusqu’à nos jours. Ces cordes, longtemps négligées, consistent indifféremment en fibres de jute ou de coton, en tendons, ou en câbles métalliques. L’accordage et les techniques de frottement expliquent une relative diversité sonore. Le jeu gratté des cordes à vide est possible ; pourvu que l’interprète retienne les cordes en surplus.

C’est d’ailleurs la technique dominante en Egypte et au Soudan, par opposition aux genres arpégés du krar abyssin. Chez les Beja de l’est du Soudan, par exemple, ce jeu est percussif, étouffé, tandis que chez les Ingessana du Nil bleu, il devient brossé, haché.

Les premiers enregistrements du tanbur remontent aux années 1930 avec Abdullah al-Mahi et Bashir al-Rabatabi. Ses grands interprètes contemporains issus de différentes ethnies soudanaises sont Muhammad Gubara avec son remarquable style dilib, Musa Adem, Muhammad al-Badri, Sabet Osman, Qassas Kilabo Miri, Al-Nuam Adam, Salih Nur.

A partir des années 1940, le succès des orchestres égyptiens, avec particulièrement le oud, à Khartoum, au Kordofan ou à Hargeysa, amorce le déclin de la lyre. Il révélera des talents comme Hamza El-Din, Abdel Gadir Salim ou Muhammad Sheikh Ismael Hudeidi. Acoustiquement parlant, le oud, chromatique, est largement sous-exploité dans le registre pentatonique des genres modernes merdoum, shahiroo, hagiba, ayjako, kaban ou qaarami.

La lyre a davantage évolué à Addis-Abeba ou chez les bédouins riverains de la Mer Rouge. Dans les deux cas, les cordes en lacets et les peaux tendues se modernisent respectivement par des jeux de clés sculptées et par des tables de résonnance en bois. Mais bien sûr aussi avec l’amplification.

A Port-Saïd, au bout du Canal de Suez, Djeddah, en Arabie Saoudite, Mokalla, au Yemen, ou Aqaba, en Jordanie, les cordes en acier résonnent d’un son métallique sur des caisses en forme de boîte de camembert. Le frénétique style bédouin s’est diffusé parmi les équipages des boutres de la Mer Rouge, qui l’ont diffusé sous cette forme jusqu’au port de Stone Town, sur l’île de Zanzibar, Tanzanie.

Par Pierre D’Herouville | akhaba.com

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