Julien Weiss

portrait
Julien Weiss
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Photo Matthew Teller

Qu'on l'apprécie ou non, le cithariste compositeur Julien « Jalâleddin » Weiss (1953-2015) fascine. Son parcours atypique d’entière dévotion pour la musique classique arabe est confondant. Corps et âme, il s'est offert à ce cheminement qui, pas à pas, se dévoilait à lui. Métamorphose. Transgression délibérée de son occident par choix d'un orient rêvé. Un orient arabe. Puis levantin. Et enfin ottoman. Son existence tout entière est un pont sans compromis entre Est et Ouest. A tout choisir, ce fut l’Est.

Jeune musicien aux racines alsacienne et suisse, Julien Weiss découvre en 1976 le luth irakien de Mounir Bachir. Captivé dans un premier temps par l'oud, il s'intéresse à partir de 1978 au qanun, un cithare qu'il juge acoustiquement plus approprié à son projet.

Rapidement, ses voyages bifurquent vers l'apprentissage studieux auprès des maîtres de musique au Caire, à Bagdad, à Tunis et à Téhéran. Travailleur, Julien s'attaquera progressivement à tous les répertoires classiques du Moyen Orient. Ses progrès au qanun l'amènent à s'en faire fabriquer un type particulier à cinq octaves à cet usage.

Bientôt il crée aussi un quartet oriental instrumental en France. Les premières coopérations avec Hussein El Masry ébauchent ce qui devient, en 1983, l'Ensemble Al-Kindî. Jusqu'à sa disparition récente, Al-Kindî sera le destrier de ses projets musicaux. Le groupe reposera jusqu'aux années 2010 sur le luthiste aleppin Muhammad Qadri Dalal, le flutiste damascène Ziad Qadi Amin et le percussionniste égyptien Adel Shams el-Din.

Julien Jalal Eddine Weiss, un maître français de la musique arabe (1997)
Un documentaire de Jean Louis Mingalon

Petit à petit, ce projet d'orchestre professionnel à la pointe des répertoires classiques anciens l'entraine vers la Syrie. En 1986, Julien embrasse le mysticisme soufi de Jalal Ed-din Mevlana Rumi (1207-1273), dont il reçoit, de ce fait, le prénom. Avec le remplacement, en 1988, du flutiste tunisien Mohamed Saada (1937-2005) par l'hymnode damascène Sheikh Hamza Shakkur (1946-2009), Julien introduit le chant dans le répertoire de l'Ensemble. Ce faisant, Al-Kindî a dorénavant un pied à Paris et un pied à Alep : « Après avoir dans un premier temps travaillé avec des artistes d'origine arabe vivant en France, je me suis rendu compte qu'ils étaient trop éloignés de leurs origines et qu'il était nécessaire de travailler avec des musiciens vivant dans leur pays d'origine, au cœur de leur culture. »

Dans les années 1990, l'Ensemble Al-Kindî se fait connaître avec une suite de tournées brillantes : Chants classiques de Tunisie et du Moyen Orient (1993) avec Lotfi Bouchnak, L’art sublime du Ghazal (1994), La passion des mille et une nuits et l’école de chant de Bagdad (1995).

Julien Weiss acquit en 1995 son fameux palais mamelouk du XIVe siècle dans la médina d'Alep. Plus qu'un pied à terre, l'endroit devient un salon de musique et un lieu où l'artiste, à la croisée des soufis locaux et de ses maîtres de musique, cultive les arts du déchiffrage et de la composition.

L'Ensemble Al-Kindî avec Cheikh Hamza Chakour au Café de la Danse en novembre 1996

Sa bohême aleppine sera célébrée dans les projets enthousiasmants Le Salon de Musique d'Alep (1998) et Les Croisades sous le regard de l’Orient (2001). L'endroit, selon ses propres dires, devient un mirage convoité des grands et d'une presse occidentale en quête d'exotisme. Avec ses effluves de croisades et de Saladin, l'orient de Julien fait rêver l'Europe et l'Orient réunis. Les médias français chantent la reconnaissance des Levantins pour un français qui a su apprendre les maqâms. 

Julien, quant à lui, est plus mystique que jamais. Avec Les Derviches tourneurs de Damas (1999) et Transe soufie d’Alep (2003), il vulgarise ses expériences de musique confrérique. Cependant, par sa musique, le profane n'est jamais très loin. Sa Transe soufie se garde bien se de cantonner à une publication religieuse. Julien ne conçoit d'ailleurs le dhikr qu'orchestré avec le takht.

Ayant acquis une résidence à Istanbul en 2003, Julien a probablement, à contrecœur, fait le deuil d’Alep dès cette période. Ses oreilles se portent déjà vers le Bosphore, une région qui a influencé Alep sous les Ottomans.

La disparition de Sabri Moudallal en 2006 clôt l’épisode syrien. Interrogé en 2008, Julien est conscient d'avoir appris de la tradition classique syrienne tout ce qui en restait : « En fait, j’ai exploré tous les "filons" de la musique syrienne. À commencer par les traditions de la Grande mosquée de Damas, avec Sheikh Hamza Shakkur. Il y a eu le maître du ghazal (…) Adib Dayikh (...). Ensuite, le grand chanteur (...) Sabri Moudallal (...). Puis, Omar Sarmini, autre grand chanteur d’Alep. Le Sheikh Habboush d’Alep… ».

23 février 2013, Julien JalAl Eddine Weiss durant le tournage de l'émission "Turquie : la danse du ciel" pour Arte

Logiquement, le projet magistral Parfums ottomans - Musique de Cour arabo-turque (2006) revisite le classique ottoman avec le chanteur turc Mustafa Doğan Dikmen. Il se prolonge en 2008 avec un autre projet ambitieux : ce sera Stabat Mater Dolorosa, collaboration œcuménique entre Al-Kindî, la chorale byzantine grecque Tropos de Kostantinos Angelidis et le tanbur d’Özer Özel. Interprété sur quelques rares scènes européennes la même année, ce projet couronne un travail d'adaptation de thèmes anciens byzantins et ottomans : « Mon approche est quasi scientifique. Je construis quelque chose en exigeant que ce soit très cohérent. (...) quand on a un potentiel intellectuel et du temps, on doit étudier et construire quelque chose. » En l'occurrence ici, le Elison, un ostinato en basse continue créé par le chœur.

Peu après le Stabat Mater, Julien se confie sur ses projets : « Je vais retravailler sur la liturgie des derviches tourneurs ottomans. Il n’y aura plus d’Arabes ni de syncrétisme. Je me concentre dans le répertoire ottoman et je vais travailler sur des aspects que je juge figés ou académiques, bornés, ennuyants. »

Dans les années qui suivent, Julien est fréquemment en France, où il se bat contre le cancer. Ses apparitions avec des artistes syriens se font plus rares. Concerné, il dénonce la politisation du soulèvement en Syrie. A partir de 2012, les évènements rendent impossibles les déplacements des ressortissants hors du pays. De ce fait, il doit souvent remplacer ses musiciens syriens sur scène par des musiciens turcs. C’est dire sa satisfaction lorsque, au printemps 2014, il remonte sur la scène de l’Institut du Monde Arabe avec les derviches de Damas de Sheikh Hamed Daoud. Son jeu n'avait rien perdu de sa superbe.

La maladie l'a emporté aux premières heures de l'année 2015, bien loin du vacarme assourdissant de la bataille d’Alep. A sa disparition, les hommages pleuvent. Son empreinte artistique est encore difficile à évaluer, cependant que ses compositions, une fois immortalisées dans le corpus syrien et ottoman, soutiendront sans doute la comparaison avec celles de Dede Efendi (1778-1846) ou Dimitrie Cantemir (1673-1723).

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

Parfum ottoman : d'Istanbul à Alep. Concert à l'Institut du Monde Arabe en avril 2013

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