Hugh Tracey

portrait
Hugh Tracey

Né en 1903 dans le Devonshire, Angleterre, Hugh Tracey est un collecteur de musiques traditionnelles d’Afrique australe, centrale et orientale. Avec son épouse, puis ses deux fils Andrew et Paul devenus ethnomusicologues eux aussi, il a réalisé, documenté et archivé un très grand nombre d’enregistrements entre les années 1920 et 1970.

Hugh Tracey est arrivé en 1921 en Rhodésie du Sud (futur Zimbabwe) avec son frère aîné, ex-militaire récompensé par un lopin de terre pour ses blessures durant la Première Guerre mondiale. Hugh tombe sous le charme des chansons et musiques interprétées par les ouvriers africains de la ferme familiale et reste étonné de ne pas trouver de documents, d’enregistrement de ces rythmes traditionnels d’Afrique australe qui n’intéressaient pas le moins du monde la société coloniale.

Dès 1929, il commence à en enregistrer, à les décrire avec précision. Deux ans plus tard, il obtient une bourse de la fondation Carnegie qui lui permet de les radiodiffuser et de se lancer définitivement dans le collectage. Ses premières enquêtes le conduisent chez les Shona du Zimbabwe, valorisant notamment la mbira qu’il adapte pour inventer la kalimba.

En 1952 et 1957, Tracey se rend dans le sud du Congo belge de l'époque, où il réalise des enregistrements qui traduisent l’atmosphère des musiques des cultures ouvrières des mines du Katanga où se côtoient artificiellement des Luba du Sud-Congo, Lunda du nord-est de l’Angola et Tshokwe du nord de la Zambie.

Mais son œuvre la plus importante est la fondation, en 1954, de la Bibliothèque internationale de musique africaine (International Library of African Music, située en Afrique du Sud) et édite la série discographique Sound of Africa, 210 vynils, qui nous documente sur les musiques d’ethnies parfois peu étudiées.

Sans aucun aide publique, Hugh Tracey se déplace avec deux petits camions remplis de vivres et de matériel. Avant d’enregistrer, il recherche le son qu’il souhaite obtenir avec son microphone, qu’il tient lui-même à la main afin de capter ce mélange particulier de spontanéité du terrain que l’on retrouve de façon remarquable dans ses prises.

D’ailleurs, certains ethnomusicologues lui reprochent de ne pas reproduire tel quel les musiques qu’il capte, en tendant le micro davantage vers l’instrument pour lui le plus attrayant, en raccourcissant les bandes enregistrées.

Mais les disques de Tracey continuent de nous émouvoir comme ce Dendera jikwa (esprit du calao) au jeu envoûtant du chizambi (arc en bouche à friction). Dans le domaine des instruments lamellophones, il réalise des enregistrements de mbira près de Harare, la capitale du Zimbabwe, de njari du centre Mashonaland, le matepe ou hera au nord-est, la mbira dza vandau du sud-est du pays.

En plus des riches musiques vocales et de percussions zimbabwéennes, l’ethnomusicologue a constitué des archives sonores sur le jeu et la sonorité d’instruments comme le chipendani (arc en bouche pincé) ou la ngororombe (flûte de pan).

Les relations complexes linguistiques et tribales ne sont pas niées dans la présentation des documents sonores. Il s’agit d’un portrait assez honnête de la réalité africaine au moment des enquêtes.

Il y a parfois des moments extrêmement poignants, comme cet extrait d’une cérémonie ufina chantée et dansée en 1950 par près de 600 pratiquants, femmes et hommes, chez les Chagga Meru de Tanzanie. Mais aussi des témoignages de la vie quotidienne en Afrique australe avant l’abolition de l’apartheid.

Relevons, par exemple, des titres représentatifs comme Ndaa murombo (je suis à présent un pauvre homme) de l’ethnie Ndau, accompagné par une mbira fixée dans une boîte de paraffine en métal. De même Ndenda ndofira Jon  (je vais pour mourir à Johannesburg), mélodie rugueuse jouée à la mulanji (petite flûte traversière à deux trous).

Les polyphonies vocales apparaissent fréquemment, notamment chez les Gogo de Tanzanie (superbe Tanganyika). De même Samandoza iwe (salut Samandoza), chant de danse frappé dans les mains sur un cycle de 32 temps.

Du garçon Karanga, de l’ethnie Shona au Zimbabwe, s’accompagnant sobrement au karomba mbira dans un chant en solo, Chirombo woye nditerere (esprit entends-moi) aux solos vocaux accompagnés d’une harpe arquée aux ensembles de trompes ou de xylophones d’Ouganda, en passant par des chants de lutte sociale, parfois non dénués d’humour, Tracey laisse des documents magnifiques avant de disparaître en 1977.

Vingt ans plus tard, un autre explorateur des traditions africaines, Michael Baird, directeur du label SWP Records, a commencé à tirer des collectages de Hugh Tracey la collection Historical Recordings, aujourd’hui 22 volumes d’enregistrements de 1948 à 1963, un panorama judicieux et un témoignage d’époque de musiques dont on risquait ne plus avoir de trace.

Par Yves Defrance | akhaba.com