Sayyed al-Dowwi - La geste hilalienne (2002)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/11-14/sayyedal-dowwi_lagestehilalienne_front.jpg La geste hilalienne par Sayyed al-Dowwi 794881715220

La geste des Banu Hilal des conteurs populaires égyptiens est digne de nos épopées médiévales. Ses épisodes habités s’enflamment par l’improvisation sur une rime unique, tétanisante.

"Médias > Musique"
EUR 15
Type de produit: 
Album

La geste hilalienne

Date de parution: 
2002
Réf
types de supports: 
Digipack 2xCD
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« Le père de Sayyed al-Dowwi racontait (...) qu'il avait entendu à plusieurs reprises une viole, accrochée sur un mur de sa demeure, se mettre à jouer d'elle-même dans le dernier quart de la nuit ; il avait alors compris que c'était un signe de Dieu l'engageant à devenir un récitant de l'épopée des Banu Hilal. » Ainsi se régénèrent les épopées prophétiques et les conteurs eux mêmes. L'exode légendaire de la tribu yéménite Banu Hilal, les « fils d'Amr », vers le Maghreb est un récit historico-religieux à la croisée de la piété et du merveilleux. On en trouve plusieurs versions épiques en Egypte, en Algérie, en Tunisie et jusqu'au Soudan avec une multitude de formes lyriques, de la poésie classique à la prose rimée.

A la lumière notamment des collectes d’Abdel Rahman al-Abnoudi depuis 1960 et de Dwight Reynolds en 1995, la variante populaire égyptienne a été reconnue comme l’une des dernières traditions populaires d’Egypte. Elle a en outre été présentée sur scène à la Cité de la Musique en 1996, puis classée au Patrimoine Oral Intangible de l'Humanité par l'UNESCO en 2003.

Selon le scientifique Jonathan Hallemeier « (…), l'interprétation du récit par quiconque non issu d'une famille de poètes était honteuse, tandis qu'une récitation informelle sans musique était cependant tolérée ». A l'instar du tazieh persan, la prose rimée, improvisée, de cette sîra égyptienne est donc le fait de professionnels. Ce narrateur est un fin connaisseur de l'intrigue : dans un éclat lyrique, il redécrit l'action par des périphrases funambules ou des calembours, sur une rime unique, récurrente. Dans la tradition du Sud égyptien, ses vers, certes irréguliers, ne dépassent pas douze pieds, et sont parfois entrecoupés de rares interpellations. L'inconstance du genre et son phrasé populaire le démarquent, par exemple, de styles improvisés plus savants, tels que le dân en réunion (Hadramaout).

Né en 1934 à Qûs (Haute-Egypte), le conteur d’origine tsigane Sayyed al-Dowwi a baigné, depuis son enfance, dans le colportage de cette odyssée. Avec son père, il a raconté, des nuits durant, les exploits enjolivés d'Abu Zayd al-Hilali dans la vapeur de narguilé des cafés. Unanimement, al-Dowwi compte de nos jours parmi les principaux interprètes traditionnels, aux côtés de Jaber Abu Hussein (1913-1992) et Iz al-Din Nasr al-Din. Accompagné sur scène par Mubârak et Hammâm Muhammad aux vièles rabâb et Gamal Mossad aux percussions, ses interprétations sont reconnues comme représentatives de l'état de l'Art, tout comme la version à deux cordes de cette vièle à archet, introduite par les conteurs au 20ème siècle.

En vérité, les faits historiques remontent au 11ème siècle. Souvent comparée à un nuage de criquets, la migration des tribus Banu Hilal – Dreïd, Riàh et Zoghba – occasionne d'innombrables razzias. Chamailleurs, ces trois clans rivalisent au gré de discordes et d'alliances trahies, tour à tour entre eux, ou avec les Qarmates, les Zenata et enfin les Almohades. C'est dire si cet exode se solde en fait par un siècle de dévastations avérées, de la Mer Rouge à l'Atlas. Pourtant la mémoire collective égyptienne préfère en retenir une sîra – en arabe : biographie –, mythe fondateur fortement romancé et par essence héroïque, de l'arabisation de l'Ifrikiya et de la Cyrénaïque. Or, qui dit arabisation, disait alors islamisation.

Ab-Zaydiyyah est le nom de cette version égyptienne épique, une odyssée de près de cinq cent heures, retraçant certes les trois grandes périodes de l’exode. Elle se focalise sur le personnage d’Abu Zayd al-Hilali, le fils énigmatique de la belle Khadra, après son adoption par la tribu de Dreïd, et qui donne à l’épopée son nom égyptien. Les interprétations se multipliant, les personnages et leurs hauts-faits y sont devenus démesurément fantaisistes, tournant ainsi exagérément en dérision les clans hilali rivaux des Dreïd, ainsi que Dhaïb, le compétiteur d’Abu Zayd.

Après un court taqsim au rabâb, une évocation du Prophète Muhammad ouvre le premier disque, qui relate un épisode antérieur à la naissance d'Abu Zayd. Rizq, son père alors célibataire, est éploré par sa solitude, comme il le sera ensuite par l’infertilité de son épouse. De façon tout à fait moderne, Sayyed al-Dowwi dessine ces personnages par un thème musical dédié. Tout au long du récit, le thème de Rizq ponctuera par exemple ses instants les plus introspectifs, puis ceux de son fils, quand bien même il l’aura répudié pour être né métis.

Le jeu instrumental du rabâb en duo permet de nombreuses figures de style. Le pizzicato martèle par exemple la tristesse de la lente Complainte de Rizq. Il contraste ensuite avec l’allégresse de la Rencontre avec le père de Khadra, où tout l’espoir mis en Khadra s’exprime. Les noces sont célébrées par des couplets plus longs, repris en chœur : malgré leurs tournures prosaïques, ces chœurs reproduisent vaguement la solennité des genres occasionnels samri ou arda du folklore choral bédouin de mariage.

La migration interminable dura plusieurs générations. La geste inclut par exemple les mésaventures des trois neveux d'Abu Zayd, Merai, Yahya et Younès, jusqu'à l'actuelle Tunis où les clans se déchirèrent encore. Le second disque rapporte le Livre des orphelins, lequel figure parmi les derniers rebondissements triomphants de l’épopée. L'Introduction à la geste hilalienne offre à l’auditeur un résumé ému des épisodes précédents. Un motif instrumental de galop martèle à la vièle la marche tragique de la Fuite des femmes enceintes. Réfugiées chez le roi des Tawayif, les femmes et leurs enfants des Banu Hilal, victorieux de nouvelles épreuves, retrouveront le chemin des fiefs de la tribu. L'exultation atteint son comble sur les thèmes de la Bravoure des orphelins et du Retour triomphant en terres hilaliennes des femmes des Dreïd.

De tout temps, ces conteurs égyptiens d'extraction modeste se sont sentis investis de la mission sacrée de sa transmission. Ce savoir alimente à la fois un faire-valoir et la stigmatisation de leur basse caste. Leur qualité de conteur est par exemple rehaussée lorsque, toujours selon eux, Abu Zayd et ses neveux se griment en bardes, rabâb en main, lors d'une reconnaissance discrète en Tunisie. Affinée avec le temps, leur technique de narration présente une indéniable maturité. Couplées à l’électrification des instruments, les évolutions récentes du texte ont métamorphosé son interprétation.

Si les historiens déplorent la désaffection contemporaine pour la Zaydiyyah, sa diffusion à d'autres professionnels de la chanson cairote favorise une mutation bien salutaire. Citons, parmi ses rénovateurs significatifs, l'artiste-violoniste Ahmad Sayed Hawass ou le poète lettré Abdel Rahman al-Abnoudi.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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