Sainkho Namtchylak - Like a Bird or Spirit, Not a Face (2016)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/06-16/sainkho_likeabird_front.jpg Like a Bird or Spirit, Not a Face par Sainkho Namtchylak 8030482001617

L’aventureuse vocaliste touvaine Sainkho Namtchylak s’est alliée aux musiciens du groupe touarègue Tinariwen pour une création musicale située au carrefour de deux cultures nomades fort éloignées, délivrant ainsi une forme de spiritualité migratoire et un blues chamanique.

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Type de produit: 
Album
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Like a Bird or Spirit, Not a Face

Date de parution: 
2016
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Digipack
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Voici typiquement la création musicale dont aura beau jeu de dire qu’elle se situe au carrefour de deux cultures. Pourtant, des carrefours, il ne doit pas y en avoir des masses dans les steppes centre-asiatiques et dans le désert saharien. Ce sont cependant ces deux aires géographiques qui sont ici convoquées et évoquées, du fait des origines respectives de la chef de projet Sainkho Namtchylak – ou simplement Sainkho –, née dans la République de Touva, et ses musiciens, Touaregs notoires. Que de kilomètres ont-ils dû parcourir pour se croiser, direz-vous ! Mais quand on provient de cultures fondées sur le nomadisme, le déplacement est un mode de vie en soi. Et la musique qui est donnée à écouter ici est inspirée par ce mode de vie, c’est-à-dire en constant déplacement, fuyant les lignes de conduite trop droites et (pré)visibles à des kilomètres.

Il n’est pourtant pas facile de se cacher dans le désert ou dans la steppe. Mais quand a intégré, comme Sainkho, le fonctionnement de l’esprit chamaniste, changer d’espace et d’aspect ne sont guère que des formalités. Inutile donc de demander à quoi « ressemble » cette musique, quel visage elle a, puisque, comme le dit le titre du disque, elle n’est pas un visage. Elle peut être un oiseau, ou un esprit… et plus si affinités. C’est quelque chose de volatile, d’impalpable, de non figé, donc en déplacement, un nomadisme sonore, musical et vocal.

A force de présenter Sainkho comme « ambassadrice de Touva », on a sans doute trop figé son image dans les traits les plus voyants de cette culture, avec la pratique du chant de gorge (diphonique) en première ligne. En réalité, le vocabulaire vocal de Sainkho Namtchylak dépasse largement cette pratique, qui ne représente qu’une portion congrue de son ambitus et qui n’est certainement pas prédominante dans son art. La voix de Sainkho couvre non seulement les différents âges de l’être humain – de l’aigu infantile au râle senior, en passant par le grommellement sépulcral, la vocalise éthérée, le chevrotement grêle ou le cri primal –, mais sait se faire tout aussi bien animalier, voire élémental. C’est le vent qui parle dans ses vocalises, ses souffles, la vibration même du déplacement, la pulsion nomade.

Car nomade est vraiment cette rencontre musicale. Elle n’a même pas pour rôle de présenter ou de confronter telle tradition à telle autre. Sainkho Namtchylak ne représente qu’elle-même, dans ses multiples visages qui n’en sont pas, dans ses incarnations vocales incantatoires. De même, ses musiciens touaregs sont les véhicules d’un blues des sables brûlants et des dunes arides.

Les connaisseurs reconnaîtront le bassiste, guitariste et vocaliste Eyadou Ag Leche et le percussionniste Saïd Ag Ayad, tous deux membres d’une figure de proue de la musique touareg électrique, à savoir le groupe Tinariwen – dont Sainkho a également débauché le producteur, Ian Brennan, qui se charge aussi de boucler des boucles –. Autour des fantaisies vocales métamorphiques de Sainkho, ils tissent des trames harmoniques pleines d’inventions au doux relent de spleen psychédélique. Leurs circonvolutions rythmiques et mélodiques offrent un écrin certes inhabituel aux projections vocales de Sainkho, mais au fond très cohérent, illustrant une profonde compréhension et complicité.

On est dans une « road music » comme il y a des « road movies », célébrant le sable et la roche, le ruisseau et l’oasis, le souffle nasal du yak et le déhanché du chameau, les jours de marche et les nuits sous la tente, le campement sur un plateau et le feu de bois au creux de la dune, la langueur des chemins panoramiques et la transe des communions vespérales, le bourdon et la dissonance, le mirage et la vision.

Au cours de sa carrière, Sainkho a déambulé dans des sphères musicales aux antipodes, s’investissant sans filet dans des rencontres improvisées de haut vol, ou versant dans des chansons ethno-pop, voire ethno-rock (cf. son récent album avec Garlo, Go to Tuva, à la diffusion trop confidentielle). Avec Like a Bird or Spirit, Not a Face, elle explore une voie médiane, plus accessible que la première et moins formatée que la seconde, s’ouvrant de plus à une autre culture – en l’occurrence nord-africaine – sans pour autant faire de la « fusion-collage ».

La session d’enregistrement s’est faite sur deux jours dans des conditions live, au terme de laquelle sont ressortis dix morceaux mi-composés, mi-improvisés. Lors du concert exceptionnel donné par Sainkho Namtchylak et les mêmes musiciens de Tinariwen au festival parisien Au Fil des Voix à l’hiver 2016, les artistes n’ont pas cherché à « rejouer » l’album, mais ont livré un set inédit, improvisé. Le mouvement, toujours.

Ce disque transcrit un moment d’échange entre deux parcours croisés, et donne à écouter des esprits en symbiose, en totale adéquation existentielle. C’est vraiment une musique de voyage, pas au sens d’escapade touristique ou exotique, mais dans l’exposition d’une forme de spiritualité migratoire, appelant autant au déplacement qu’au dépassement.

Par Stéphane Fougère | Rythmes Croisés, mai 2016

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