Rabih Abou-Khalil - Blue Camel (1992)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/01-15/bluecamel_front.jpg Blue Camel par Rabih Abou-Khalil 63757705321

Avec Blue Camel, Rabih Abou-Khalil célèbre les noces innovantes du oud et des cuivres, à la croisée de l’Orient et d’un jazz modal façon Miles Davis.

label: 
"Médias > Musique"
EUR 15
Type de produit: 
Album
selection akhaba.com

Blue Camel

label: 
Date de parution: 
1992
Réf
types de supports: 
Digipack
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«  Je pense que la musique est une « machine à rêves ». (…) Je ne veux pas  restreindre [son discours] dans son appréciation en imposant des concepts compliqués. » Par cette apologie de la simplicité, le luthiste libanais Rabih Abou-Khalil se positionne à contre-courant des étiquettes, a fortiori jazz.

Compositeur, pionnier et interprète, l’artiste dispute au tunisien Anouar Brahem l’introduction innovante du luth arabe oud dans le jazz des années 90. Jazz oriental ? Taqsim ? Fusion ? Ses albums instrumentaux sereins et inclassables jettent des passerelles entre les genres d’Orient et d’Occident. Pourtant son cheminement n’a pas été le long fleuve tranquille que semble raconter sa musique.

Fuyant le Liban en 1978, c’est à Munich que le jeune luthiste acquière sa composition rigoureuse. Dès 1982, son jazz oriental raisonnable fait mouche. L’alchimie avec le saxophone de Sonny Fortune et le son acoustique orientalisant, culminant sur Al-Jadida (1991), ne sont pas des aboutissements : tous deux précèdent un rebond stylistique significatif.

Car, comme à chaque album dorénavant, ce caméléon musical mue à la faveur d’innombrables featuring qu’il provoque, prétend-il, au gré des opportunités : « Je dois sentir qu’avec tel musicien en particulier je peux mélanger ma musique, comme quand on choisit quels amis inviter à un même dîner ! ». On s’en souvient, le saxophoniste Charlie Mariano (1923-2009) avait déjà « dîné » sur Between Dusk and Dawn, son premier album pour le label Enja en 1986.

Sorti, pour des motivations obscures, entre le mémorable Al-Jadida et Tarab, son ombre, l’album Blue Camel, plus jazz, précède et annonce le fameux The Sultan’s Picnic : mêmes phrases des cuivres à l’unisson, même trompette habitée, même sax décalé. Le contraste avec ses prédécesseurs est saisissant.

Passé Beirut, l’oud laisse dorénavant la part belle à Kenny Wheeler (1930-2014) et Charlie Mariano, tandis que le luth arabe ne tient son rang qu’au prix d’apparitions fébriles (Blue Camel). Finis, les longs taqsims soliloques. Dorénavant, ces trois solistes s’essaient à discourir ensemble malgré leurs phrasés très différents.

Pour cette conversation à trois et demi, « tout doit être très précisément mis dans un ordre fou furieux » croit comprendre Harry Lachner dans le livret. Furieux, pas confus. Plus qu’avant, la trame rythmique, prétexte à la séquence des solistes, se fait obsédante. Sur On Time ou Rabou-Abou-Kabou, la basse et une giboulée de congas plantent un groove hypnotique, enveloppant, de machine (Ziriab) ou de galop (Tsarka). Plus loin, ils créent une tension sur le pas lent du titre phare Blue Camel.

Drapés de ces rythmes tribalisant, les thèmes principaux, très écrits, donnent le La de chaque morceau. C’est une constante de Rabih Abou-Khalil à cette période, comme un déjà vu chez Miles Davis et Gil Evans. Le motif entêtant de Sahara tient par exemple du boléro exalté.

L’album éclipse aussi Al-Jadida par ses ambiances éthérées à la Kind of Blue, plantées par Kenny Wheeler. Car, parmi d’autres audaces, Abou-Khalil assume ici haut et fort sa fascination pour Miles Davis. Réciproquement, Sketches of Spain et son Concierto de Aranjuez avaient laissé espérer un album « Miles et une nuits » chez le maître de la trompette. Mais rien n’en fut, sinon quelques belles incursions vers le jazz modal.

Et c’est à présent la trompette mimétique de Wheeler qui reconnecte ici le spleen  noctambule à l’Orient de Abou-Khalil. A Night in the Mountains célèbre par exemple avec lenteur les mêmes ténèbres brumeuses ; le taqsim nostalgique y convoque la trompette puis le saxophone à une rêverie croisée. Complice ou parfois trublion loquace de ces ambiances nostalgiques, Charlie Mariano fait ici montre d’émancipation. Plus que les autres, son saxophone s’affranchit du thème et de la modalité. Contraste salutaire. Son audace aux antipodes du taqsim épice la digression, et c’est finalement leur complétude sonore qui marie ici les timbres et les genres.

Quelques solos plus tard, le thème primaire renaît systématiquement à l’unisson. Passé le flot des improvisations successives, le motif, cher à Abou-Khalil, surnage en cauda. « L’improvisation doit partir de ce que l’on reçoit sur le moment, respecter ce que l’on ressent, aller quelque part pour revenir ensuite. » se justifie-t-il. Un périple où, étonnamment, la variation est le faire-valoir du point de départ. Claironnant, le thème s’impose comme une évidence probante.

La Terre est ronde et, par conséquent, l’odyssée n’est jamais terminée. A la barre de notre imagination, chaque album de Rabih Abou-Khalil aborde un havre inexploré avec son lot d’innovations. Pionnier s’il en est, Blue Camel annonce The Sultan’s Picnic où viendront d’autres instruments. Et promet les destinations suivantes.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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