Prophet 20 - Griots de Mauritanie (2000)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/05-14/griotsdemauritanie_front.jpg Prophet 20 - Griots de Mauritanie par 28946449622

Les orchestres d’azâwân (Mauritanie) transfigurent la tradition des griots en un art polyphonique élaboré. Une expérience sans équivalent dans la tradition épique, capturée sur le vif.

label: 
"Médias > Musique"
EUR 13
Type de produit: 
Album

Prophet 20 - Griots de Mauritanie

label: 
Date de parution: 
2000
Réf
types de supports: 
CD
28946449622
0

En 1965, l'art du chant lyrique azâwân (Mauritanie occidentale) s'interprétait encore en chœurs/orchestres claniques, réunissant griottes – ou iggawen –, tambour géant t’bol, luth tidinit et, ici, pas moins de six harpes ardin. Une orchestration originale pour ces élégies en vers, bien différentes de celle des autres griots d'Afrique de l'Ouest. Cet enregistrement de Charles Duvelle est contemporain d’une étude systémique de l’azâwân par son homologue Michel Guignard.  Quelques décennies plus tard, tous ces travaux triomphent enfin du désintérêt apparent à leur endroit. Leur publication par le label Prophet témoigne de l’équilibre sonore unique des orchestres féminins, qui devait faire défaut, par la suite, à l’azâwân moderne.

Avec cette orchestration pléthorique, les prises relèvent davantage de l'ufologie que de la louange. Dans le système modal, elles se classent dans le mode vagho ténédiouga de la voie dite « ntémass », c’est-à-dire, traditionnellement, le mode de l'occasion martiale et de la bravoure. Or, ce genre modal prétendument structuré, s'avère de prime abord résonner comme une musique collective particulièrement chaotique.

Le chant est par exemple longuement introduit par le bruissement des harpes primitives ardin. Borborygmes ? piano à pouce ? abeilles ?  bagana abyssine ? Les matériaux bruts se frottent et se percutent pendant plusieurs minutes en un foisonnement arythmique, obsédant. Collisions désordonnées, fébriles, des cordes vibrantes en onomatopées rugueuses, anxiogènes. Un peu à la façon d'un gamelan anarchique, le groupe tout entier crée ici une sorte de polyphonie peu intelligible. Le musicologue Pierre Bois affirme qu'en vérité la mélodie de chaque instrument y résulte davantage des « possibilités inhérentes à la facture » de chaque harpe que « des choix mélodiques » de chaque musicien. Expérience surnaturelle où l'absence d'harmonie, mais surtout de rythme, égare l'entendement, et l'enveloppe finalement, selon les termes mêmes du musicologue.

En tout chaos demeure un ordre à déchiffrer. Etonnamment, la description systémique des Voies et des Modes de l'azâwân maure, l'un des chapitres les plus aboutis de l’essai « Aux sources des musiques du Monde » de Duvelle, semble bien vaine quand nos sens se perdent, confus, dans cette expérience extraterrestre. Et la comparaison, chez Pierre Bois, de l’approche galienne des modes chez les érudits maures avec celle des modes arabo-andalous n’assiste pas davantage notre intuition dans ce désordre.

Dans ce bourdonnement inextricable, les accords du registre heptatonique se détachent aléatoirement avec une musicalité troublante. Contre-temps essoufflés, urgence qu'on a peut être connu plus tard dans les chansons atypiques de Mama Sana (Belo, Madagascar) ou d'Asnaketch Worku (Addis-Abeba). Passée l'introduction instrumentale conséquente, le flot bruissant se fond progressivement dans les battements polyrythmiques, alternativement sur le corps des harpes et sur l'immense timbale t’bol. Déjà entrainées par le torrent de la séquence modale – ou an-nidam –, les femmes vont alors communier dans ces rythmes surajoutés de hadra sahraoui.

Le chant, dès lors déclamé en longues plaintes, parachève cette orchestration définitivement polyphonique. Pour Pierre Bois, ce sont les nuances expressives de ce chant, plutôt que le chaos, qui en sont l'objet révélé. Comme dans d’autres arts griots, la notion occidentale de musique ne s’y distingue pas explicitement de la simple rhétorique. Les strophes sont scandées en langue hassanya par projections alternées de voix suraiguës des deux griottes : frisson yodlé, qu'on qualifierait ailleurs de désespéré, par exemple dans le dépit amoureux du tamawayt berbère ou dans le deuil du serou des Bakhtiari.

De nos jours, les efforts pour remplacer la tidinit, voire l'ardin, par la guitare électrique, privent certainement cette « symphonie » de sa polyphonie structurelle. A l’époque, les harpes nombreuses et leur timbale herculéenne ont assuré à Duvelle ce résultat théâtral. Une expérience XXL désormais reléguée à la collection Prophet, essentielle à cet égard. Le mot de la fin revenant à l’informateur maure de Guignard, qui le mettait en garde contre l'addiction à l'azâwân : « (...) cette musique, quand elle sera entrée dans ton cœur, il te faudra toujours l’écouter ! ».

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

extract1: 
Mots Cles
Genre: 
Région: 
Partager | translate
commentaires