Mohamed Abozekry - Karkadé (2016)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/01-17/abozekry_karkade_front.jpg Karkadé par Mohamed Abozekri 3149027007528

Longuement mûri, le Karkadé virtuose du luthiste Mohamed Abozekry prend à contre-pied son quintet HeeJaz. Un album où les rythmes populaires électrisent ses références tarab, le temps d’un retour à l’Egypte de son adolescence.

label: 
"Médias > Musique"
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Type de produit: 
Album
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Karkadé

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Date de parution: 
2016
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Dans son restaurant-galerie grenoblois Le Karkadé, le tenancier Mahmoud Bayoumy entretient la saudade des Egyptiens expatriés, à commencer par le luthiste Mohamed Tarek Abozekry. L’établissement  tient d’ailleurs son nom du thé d'ibiscus notoire dont il tire sa convivialité. Créé il y a quelques années déjà, ce lieu d’art et d’accueil vit à l'heure du Caire, du Printemps arabe et de leurs déboires. Hédonisme soufi, politique, espoirs déçus... Dans ce repaire d'art et de débat, les humanistes chantent « l’exception égyptienne », les grands hommes du « Don du Nil »… et décrient librement les autres. « Au café Le Karkadé, nous écoutons Cheikh Imam et Cheikh Ahmed el Touni. Nous lisons les œuvres de Youssef Idriss, Sonallah Ibrahim, Nasr Hamed Abou Zeid, la poésie de Bayram Ettounsi et d'Ibn Arabi » se souvient Abozekry. 

Un cercle où les Egyptiens saluent la virtuosité particulière d’Abozekry du sobriquet de « sultan du oud », en référence – excusez du peu – au regretté Mohamed Al-Qasabji (1892-1966). Or, « Celui qui n’a pas de dos se fait battre sur le ventre » dit la sagesse populaire égyptienne. Vraisemblablement saisi par l'esprit du lieu, l’artiste nomme à son tour Karkadé le vibrant hommage instrumental à son pays, entrepris depuis 2013. Un « retour aux sources égyptiennes » pas nécessairement contraint à l'exercice de style. Ce retour est présenté sur scène par l'ensemble HeeJaz et quelques compatriotes, dès fin 2015.

Eté 2016. Ce Karkadé instrumental se mue en un CD significativement épuré. Exit contrebasses et guitares, le bœuf entre copains devient un concept-album plus égyptien, une déclaration d'amour passionnée à ce pays, interprétée par un trio acoustique arabe remanié de fond en comble. Une expérience sublimée, fresque musicale d’une Egypte idéalisée, philanthrope, où se croisent derbouka, bateleurs de mouled, musiciens du Nil et grandes figures contemporaines des droits civiques.

Du Hijaz à l'Egypte, l'itinéraire musical de Karkadé passe donc par ce trio inédit. Ney, oud et violon, « tarabisant » à l’unisson, s’y poursuivent à une allure virtuose. Mais au fil des mesures, l'allegro des dawrs sages est gagné par l'effervescence des transes populaires (Ala El Felouka, Fi Hadrette Sinai). Des clichés bédouins à la liesse baladi, le ney tournoyant se fait alternativement qasaba ou arghoul quand les duffs s’emballent. Ce faisant, le compositeur renoue un instant avec l’insouciance juvénile des vacances saisonnières, des mouleds bondés ou des virées oisives au crépuscule.

De toute évidence, le luthiste nostalgique a peaufiné cette belle hybridation des genres. Sur de nombreux thèmes, l'ébullition est tirée par les embardées éruptives du luth. Par bonds répétés, le oud dévore les mesures en accélérations souples, motifs élégants très écrits, « déjà vus » des albums Chaos (Celluloïd, 2013) et Ring Road (Jazz Village, 2015). A chaque morceau, la même prestidigitation nous entraine, de variations en transitions, vers une destination à propos. Cette écriture brillante, parfois allitérative, confirme Abozekry en compositeur d'exception.

Si les motifs machinaux d'El Sakia imitent les norias laborieuses du Nil, chantées par le passé par Hamza El Din, en revanche le ney obsédant de Karkadé rend, quant à lui, l'extase chantée d'Ahmad Al-Tûni (1932-2014). A la scène comme sur l'album, le set se conclut sur une scansion habitée du Vin mystique par Mahmoud Bayoumy en personne. Vers à vers, sa voix enrouée attise ce poème dionysiaque du soufi Omar Ibn Al-Faridh (1181-1235) en un brasier moins mystique que menaçant.

Ne nous y trompons pas, Karkadé marque une rupture flagrante avec le HeeJaz et sa liberté modale, l’énergie du quintet incombant à présent à un couple oud-ney endiablé. A ce nouvel exercice, l’imbrication illusionniste des genres locaux innove remarquablement, avec de véritables trouvailles sur Ala El Felouka ou Fi Hadrette Sinai. Preuves, s’il en fallait, de la capacité artistique d’Abozekry à esquiver les clivages. Son jeu sur cet album le confirme à un niveau très élevé dans la mêlée des oudistes modernes. Aussi on ne saurait lui augurer d’autre embarras que celui du choix. Mohamed Abozekry prolonge à présent ce retour aux sources par des tournées avec The Nile Project.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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