Françoise Atlan - Aman ! Sefarad (2015)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/06-15/atlan_amansefarad_front.jpeg Aman ! Sefarad par Françoise Atlan 602547169273

La musique ancienne embarque pour la Méditerranée orientale, là où, à la faveur de la diaspora séfarade, les cantigas andalous se sont mâtinés de tonalités ottomanes.

label: 
"Médias > Musique"
EUR 13
Type de produit: 
Album
selection akhaba.com

Aman ! Sefarad

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Date de parution: 
2015
Réf
types de supports: 
Digipack
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« ... avec le conseil et l’avis des hommes éminents (...), il a été conclu et résolu que soit ordonné à tous les Juifs et Juives de quitter nos royaumes, et qu’ils ne soient jamais autorisés à y retourner. Et nous ordonnons en outre en cet édit que tous les Juifs et Juives de tout âge, résidant en nos domaines et territoires, partent avec leurs fils et filles, leurs domestiques et parents (...), d’ici la fin de juillet de cette année... ». En ces termes, le décret de l'Alhambra scelle en 1492 l'exode des Juifs hors d'Espagne, et clôt près d’un siècle d’exactions à leur endroit. Certains trouvent refuge au Portugal, puis en Afrique du Nord, d’autres en Asie Mineure.

Car, la prise aux Chrétiens de Constantinople par les Ottomans exerce, depuis 1453, une fascination messianique sur ces Juifs persécutés, qui y voient le signe d’une revanche divine. Après le décret de l'Alhambra, l'accueil des Juifs espagnols en Asie Mineure est facilité par des incitations conclues avec le sultan ottoman Bayezid II. D’autres afflueront du reste de l’Europe, deux siècles durant, dans l'ex-« Rome de l'Est », mais également à Smyrne, Tokat, Bursa, Andrinople, Thèbes, Patras, Nicopolis ou Salonique.

Dans ces ports de l’Empire ottoman, séfarades et convertis repentis peuvent enfin pratiquer leur culte. Ils y recomposent des communautés hispanisantes, soucieuses de transmettre leur foi. Leurs chants liturgiques comme profanes s'acclimatent de façon très formelle à la musique turque ottomane. Dès le 16ème siècle, Haham Shelomo Ben Mazaltov et Israël Nadjara ouvrent la voie en transposant des chants liturgiques sur les modes classiques ottomans. Après eux, de nombreux ensembles musicaux maftirim, réputés proches des cercles mevlevi locaux, égaient les réunions religieuses en plagiant la musique locale, et y adaptent à leur tour les chants traditionnels en langue judéo-espagnole. Cantigas, coplas, romances y trouvent des modulations nouvelles dans les maqâms turcs.

Aman ! Sefarad s'inscrit à l'intersection de deux tendances revivalistes : la collecte de chants juifs anciens dans la lignée de Léon Algazi (1890-1971), et la musicologie régionaliste de l'Ensemble En Chordais de Thessalonique. Le projet s'accommode de l'étonnante diversité de ces chants dans les ports de l'Asie Mineure aux Balkans, le défi consistant souvent à retrouver les mélodies originales. Comme bien souvent en musique ancienne, notre connaissance parcellaire des arrangements d'époque contraint les musiciens à les imaginer en grande partie.

A ce jeu de reconstruction historique, Françoise Atlan n'en est pas à son coup d'essai. Cependant que ses entreprises se jouent habituellement de l'esprit de compilation, elle a toujours su agencer ses trouvailles en albums aboutis. Bien avant ses nombreuses reprises de chants judéo-maghrébins, elle s'était déjà longuement initiée aux chants d'Asie Mineure et des Balkans au contact prolongé des ensembles Aksak et Constantinople. Avec l’ensemble Constantinople, elle contribue notamment à des albums aux titres explicites : Constantinople (Atma, 2006) et Ay !! Amor (Atma, 2008).

Aman ! Sefarad marque donc son come-back à la Question d'Orient, cette fois-ci avec En Chordais. Pour l'occasion, Françoise Atlan retient une majorité de cantigas profanes, qu'orchestration et accords orientaux teinteront d'une résonnance étrange à la Satie ou d’un écho lointain de smyrnéïko. Des cantigas partagées entre avatars de chansons locales – notamment à Salonique – (En la prision, Fustan blanko), et chants occasionnels du mariage (Con mucha licencia, El novio le merko skarpines).

Sur les romances, plus lascives, le timbre de l'artiste préfère un soupçon de saudade aux clichés des voix baroques. Une voix presque chaude qui ravive plus qu'elle ne commémore. En Chordais l'habille à dessin de duos avec le qanun seul ou avec le luth. Accompagnement brut qui lui prodigue la même légèreté – pour dire vite – de musique de chambre qu'à leur compilation précédente Grèce : Musique d'Asie Mineure et de Constantinople (Ocora, 2010). Malgré l'anachronisme, Aman ! Sefarad s'inscrit un peu comme la suite musicale de cet enregistrement exceptionnel de smyrnéïko d'avant-guerre, d'ailleurs primé par France Musique pour sa sortie. 

Aman ! Sefarad  est donc un archétype de collaboration réussie. Coté grec, l’album prolonge parfaitement son entreprise d'inventaire de l'association En Chordais. Et Françoise Atlan voulait sans doute des arrangements très orientaux en portant son choix sur eux. Pour sa part, la chanteuse démontre au chant, s’il était nécessaire, sa façon particulièrement personnelle de faire de la musique ancienne.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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