Ensemble Takht Musical de Tunis - Collection grands compositeurs méditerranéens - Khmayyis Tarnân (2006)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/12-14/khmayyistarnan_front.jpg Collection grands compositeurs méditerranéens - Khmayyis Tarnân par Ensemble Takht Musical de Tunis EC 1917

Le temps d’un hommage à Khemaïs Tarnan, cette rétrospective de l’orchestre de la Rashidiyya rehausse le malouf orchestral de Tunis. Un dépoussiérage en bon ordre confié à Dorsaf Hamdani et Kamel Ferjani.

label: 
"Médias > Musique"
EUR 16
Type de produit: 
Album
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Collection grands compositeurs méditerranéens - Khmayyis Tarnân

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Date de parution: 
2006
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types de supports: 
Digipack
EC 1917
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Si le but était de réhabiliter la musique arabo-andalouse de Tunis par des enregistrements de qualité, c'est réussi. Soixante-dix ans après le baron Rodolphe d'Erlanger, le luthiste Kamel Ferjani rallume la flamme du néo-malouf et la ferveur de l'ensemble Takht Musical de Tunis avec elle. Cet hommage collectif à Khemaïs Tarnan (1894-1964) est prétexte à une rétrospective de l'école contemporaine de Tunis et de son orchestre tutélaire, la Rashidiyya.

On s'en souvient, Khemaïs Tarnan a été révélé au public dans le quintet – ou jawq – du baron Rodolphe d'Erlanger au Congrès du Caire de 1932. Or, cette année-là, les influences levantines sont déjà loin pour Tarnan, et, au palais du baron à Sidi Bou Saïd, le jeune luthiste est tout à la transcription des noubas tunisiennes anciennes pour les besoins de La musique arabe, la fameuse encyclopédie d'Erlanger.

Or le jawq d’Erlanger est constitué sur le modèle de ceux des souks tunisiens pour la transmission du malouf. Traditionnellement, ces formations spontanées regroupaient quelques commerçants ou artisans dans la boutique d’un maître pour en suivre l’enseignement musical, vaguement dans l’esprit du compagnonnage.

Au début du 20ème siècle, ces jawq sont désuets. Depuis quelques décennies déjà, la chanson populaire foundou affronte à la radio du protectorat tunisien les orchestres égyptiens et la chanson tripolitaine. C'est dire si, dans les échoppes des souks, la modernisation salutaire du malouf se fait attendre.

Avec ses acolytes Mohamed Triki (1899-1998) et Mohamed Ghanem (1886-1948), Tarnan envisage la synthèse des reliquats du malouf traditionnel avec sa matrice arabe. Ainsi naît en 1934, sur les cendres encore chaudes du jawq, l'orchestre de la Rashidiyya, nommé d'après le souverain Mohamed Rashid Bey (1710-1759), le réformateur émérite du malouf.

La grande nouveauté de la Rashidiyya, c'est d'abord l'orchestre. Instrument après instrument, l'élargissement du quintet traditionnel advient irréversiblement. Si à sa création la formation incorpore les chœurs de violons, viendront le qanun dès 1935, puis, en 1940, le ney. L'orchestre étrenne ce son majestueux sur les noubas et les pièces traditionnelles collectées dans toute la Tunisie, telles que les ughniya.

Ainsi doté, le malouf de Tunis figure, avec ses faux airs de tarab cairote, parmi les rares écoles arabo-andalouses à assumer le bashraf ottoman. Shanbar Nawâ porte ici, par exemple, toute la pompe de cet emprunt. Bien qu'un peu oblitérée à Tunis, cette forme lui confère une majesté bien particulière.

Jusque dans les années 1960, l'ambition de la Rashidiyya éclot en compositions contemporaines écrites dans les formes classiques. Ali Louati parle du « classicisme » de ce malouf contemporain de Tunis, pour le distinguer du « folklore » qui prévaut parmi ses avatars de province. Parmi d'autres, Khemaïs Tarnan et, avec lui, Salah El Mahdi (1925-2014) orchestrent quelques noubas et de nombreuses muwachchah. Sa Nouba Al Khadra en mode nahavand sera, en 1957, la première du genre jamais écrite complètement par un tunisien. Pour les besoins de la commémoration, elle n'est rejouée ici que dans sa version abrégée.

En effet, l'hommage de 2004 du Takht Musical de Tunis dépoussière significativement le répertoire de Tarnan. On peut par exemple se fier aux enregistrements historiques de la Rashidiyya de 1959-1960. A contrepied de ses noubas sur l'Anthologie du malouf, la compilation présente un répertoire plus varié sur le plan des formes musicales, allant de la courte suite wasla Mazmum (Tâfa bi-sahbâ’ì badri et Laysa li-nâr al hawâ khumûdu) au chant traditionnel Ughniya 'atîqa.

Les enregistrements du CD transfigurent cette diversité par une prise de son haute-fidélité. La puissance du Shanbar Nawâ peut par exemple déconcerter en regard des trois seuls violons du Takht, tandis que le brio du cithariste Slim Jaziri étincelle sur l'exceptionnel Dûlâb Râst. De la sorte, ces prises relèguent aux archives l'Anthologie du malouf, pourtant enregistrée par Tarnan en personne avec l'orchestre de la Radio Tunisienne.

En 2004, cet ensemble de Kamel Ferjani n’a de « Takht » que le nom, et son effectif se rapproche de celui de la Rashidiyya cuvée 1940. Coté chant, il bénéficie de l'organe somptueux de la cantatrice Dorsaf Hamdani : la jeune tunisienne, déjà réputée sur la scène malouf de Tunis, pose superbement sa voix ici sur la qasida Ya Zahratan ou le Ughniya 'atiqa. Un véritable atout pour ce projet.

Très en vogue depuis, Dorsaf s'éloignera de la Tunisie et du malouf vers 2009. Elle démontrera un intérêt flagrant pour Oum Kalsoum, et, à l'instar de la grande dame du Caire, pour la version arabe des Rubaïyat persans d'Omar Khayyâm. Des ambitions couronnées de projets avec le label Accords Croisés, pour lequel elle réalise tour à tour Ivresses le Sacre de Khayyâm (2010), Princesses du chant arabe et Melos - Chants de la Méditerranée (2012).

Sous la férule de Mahmoud Guettat, le Takht Musical de Tunis accomplit ici tout un travail de mémoire, mais surtout de restitution orchestrale. Sa démarche ressuscite les compositions du passé, jusqu'à incarner rien moins que le talent d'un génie.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com