Alèmayèhu Eshèté - Ethiopiques 9 (2001)

http://www.akhaba.com/sites/default/files/covers/03-15/alemayehueshete_ethiopiques9_front.jpg Ethiopiques 9 par Alèmayèhu Eshèté 3307518298323

Au panthéon de la scène éthio-soul d’Addis-Abeba des années 1970, le chanteur Alèmayèhu Eshèté a l’image de la star la plus « américanisée ». En tout cas, de celle la plus gominée.

"Médias > Musique"
EUR 12
Type de produit: 
Album
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Ethiopiques 9

Date de parution: 
2001
Réf
types de supports: 
CD
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« Intuitivement, j'avais la conviction que c'était ce qu'il fallait faire. J'ai pris le risque (...) Mes premiers enregistrements, deux 45 tours d'Alèmayèhu, je les ai fait presser en Inde – c'était proche, pas cher –. Lorsque les disques sont arrivés, l'Aghèr Feqer m'a menacé en me montrant l'ordonnance de l'Empereur, mais sans plus de conviction. »  Défiant l'autorité impériale, Amha Eshèté déflore en 1969 son label naissant Amha Records avec rien moins que les deux premiers disques éthio-soul de l’histoire.

L'interprète principal homonyme, Alèmayèhu Eshèté, n'était pourtant pas inconnu du pouvoir. De 1960 à 1969, ce jeune provincial étrenne sa voix sur les bancs du très officiel Police Orchestra d'Addis-Abeba. Un véritable tremplin vers l'Addis des « swinging sixties ». Nombre de titres ici remontent à un projet avec le pianiste compositeur Lèmma Dèmissèw (1940-2009) de 1969. Avec les orchestres Soul Ekos et Alèm-Girma Band, le chanteur au physique avantageux achèvera sa conversion à la soul et au rhythm’n’blues. Une option finalement mise entre parenthèses en 1974 par la junte du Derg.

De nos jours, la postérité locale classe sa période 1969-1974 aux cotés des géants éthio-pop Tlahoun Gèssèssè, Mahmoud Ahmed et de la pulpeuse Bezunesh Békélé. A de nombreux égards, Alèmayèhu Eshèté est le plus américanisé de tous. Et si l'écoute fait plutôt penser à un « Addis Redding » surjoué, ses débordements scéniques lui valaient carrément le sobriquet d'« Elvis éthiopien » pendant ces années fastes.

Le film Jailhouse Rock et Nat King Cole complètent ses modèles étasuniens assumés : Little Richard et Pat Boone. Comme eux, le beau gosse natif de Jimma met, selon les termes de Falceto, un « jeu de scène millésimé », une « glotte acrobatique » et une banane « avantageuse » au service de chansons très largement sentimentales. Des soupirs des premiers Temptations aux rugissements sporadiques à la James Brown, Alèmayèhu Eshèté s'impose aussi comme un copieur doué. Pas un imitateur.

Chevronné, il écrit la plupart des textes, et ses producteurs de se souvenir son entrain à les enregistrer sur le champ. Les jazzmen américanophiles dont il s'entoure – Lèmma Dèmissèw, Gétatchèw Mèkurya, Tesfa Maryam Kidané – ajoutent à l’illusion. Caisse claire, cuivres essoufflés, toute la palette soul old school se répand ici en slows et en esketa. Les titres plus typés (Dènyèw  dènèba) alternent avec des romances calibrées genre Stax, enchainant les mêmes couplets fleur bleue, les crescendos façon Otis, les cuivres à l'unisson (Gizéw honèshenna) ou même la pédale d’effet fuzz (Yèweb dar). Le tout agencé, à chaque titre, avec le soin d’un hit US. Mèkèyèrshin salawq et Nèfas endaygèban semblent, par exemple, d'authentiques remakes pentatoniques dans la lignée respectivement de What’d I Say et de Wonderful World.

Le cocktail obtenu intrigue. Il relève davantage du trompe-l’œil que de Tom Jones. Reste, après tant d'années, l'efficacité redoutable de Mèkèyèrshin salawq, Telantena zaré ou Gizéw honèshenna, rocks soignés qui dépareillaient à peine de leurs cousins black-américains. Tandis que le groove obsédant d'Addis Abèba bété (1971) plaide plutôt pour l’hypnose instrumentale éthio-jazz de la compilation Ethiopiques 4.

Francis Falceto rend un hommage en rapport avec l'importance de cet artiste renommé. Son admiration est résumée en trois chiffres : la collection Ethiopiques a republié trente-cinq de ses trente-six titres 45 tours d’Alèmayèhu. En voici déjà vingt-deux, et autant de manifestations du phénomène.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com