18ème Fira Mediterrània

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18ème Fira Mediterrània

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Ester Rada : Photo Yvon Ambrosi

Au cœur d’une actualité politique brûlante, la dix-huitième édition de la Fira Mediterrània s’est tenue du 15 au 18 octobre 2015 à Manresa. Cette ville, proche du monastère bénédictin de Montserrat, constituait au Moyen-âge un des centres névralgiques les plus importants de Catalogne et se situe à soixante kilomètres du fief indépendantiste actuel catalan, à savoir Barcelone.

La victoire des indépendantistes aux dernières élections du parlement régional en Catalogne grâce, notamment, à la liste Junts pel si (Ensemble pour le oui) conduite par Artur Mas, a porté haut les couleurs de l’estellada, le drapeau nationaliste catalan. Ce sont cinq millions et demi d’électeurs qui ont effectivement contribué à l’acquisition d’une légitimité démocratique des hérauts du rouge, jaune, blanc et bleu, face à la ferme opposition du gouvernement central de Madrid, réfractaire à tout référendum. C’est donc dans ce contexte politique en pleine mutation que le marché professionnel de la Fira Mediterrània a pris place en adoptant pour mot d’ordre « la transformation ».

Dans la lignée directe du WOMEX ou du Babel Med Music marseillais, ce marché leader en Espagne dans le secteur des musiques du monde se propose ainsi de présenter à des publics variés les nouvelles créations artistiques inspirées des traditions catalanes, mais également des pays du pourtour méditerranéen. Dans une optique interdisciplinaire, quatre arts sont particulièrement mis en valeur : la musique, le théâtre, le cirque et la danse, sans oublier les arts visuels et le conte.

Malgré un très fort enracinement géographique et symbolique des artistes catalans, une propension à rayonner à l’étranger se manifeste et constitue un des objectifs principaux de ce marché. Régional lors de sa création en 1998, il est devenu, au cours des éditions, une véritable foire internationale.

La Fira désire, en effet, se cristalliser comme un point de rencontre et dessiner un espace commun entre les artistes et les diffuseurs afin d’accroître la circulation des artistes notamment catalans dans le monde entier. De ce fait, elle participe considérablement à la promotion de la créativité catalane à l’extérieur en visant à développer l’innovation au sein de l’entreprenariat culturel. Les temps de rencontres professionnelles, de networking, qu’elle libère, permettent ainsi de consolider cet évènement comme un forum, une plateforme de contact entre artistes, programmateurs, institutions et opérateurs culturels. 

Deux axes fondamentaux innervent la programmation de la Fira. Le premier est sous-tendu par la mise en valeur de la culture populaire et sa transmission à de nouveaux publics dans un objectif de consolidation du social grâce au patrimoine sous toutes ses formes (jeux vidéo, graffiti, théâtre social, cirque, arts de rue). Le deuxième réside dans l’ouverture aux musiques du monde, notamment méditerranéennes, afin de créer et de renforcer des dynamiques d’échange, de synergie entre différents points de cette aire géographique.

La Fira pourrait donc être définie comme une vitrine de la créativité artistique catalane à travers ses manifestations les plus variées, un noyau de tendances de la culture participative populaire et enfin comme un catalyseur de collaborations d’artistes des deux rives de la Méditerranée.

La mise en valeur de l’alliance de l’héritage traditionnel catalan et de l’expérimentation contemporaine a été actée dès l’ouverture de la Fira par son spectacle inaugural In Somni. Une véritable déclaration de principe grâce à la rencontre — esquissée lors de l’édition précédente de la Fira et mûrie au cours de l’année 2015 — entre le hip-hop de la compagnie de danse Kulbik et la musique de l’ensemble Cobla Sant Jordi de Barcelone. La clôture de la Fira, elle, s’est retournée vers les racines culturelles catalanes avec le spectacle lyrique La viola d’or, un hommage au compositeur néoromantique Enric Morera pour le 150ème anniversaire de sa naissance.

L’évènement a pris place dans divers lieux de la ville que ce soit des salles de concert, petites ou prestigieuses, ou bien même dans la rue, notamment pour les manifestations populaires catalanes. L’on retiendra les danses traditionnelles irrévérencieuses du Ball de Dames i Vells de Tarragona, celles du Ball de Gitanes, de Capgrossos ou de Pastorets de Vilafranca. Ou encore les iconiques « castells », ces pyramides humaines intergénérationnelles dont la construction sur six ou huit étages est accompagnée par les encouragements des tambours et de la gralla, instrument à vent traditionnel catalan.

En ce qui concerne les musiques du monde, cette année la programmation n’a pas été avare en personnalités artistiques dont la réputation n’est plus à faire, et dont les horizons dépassent même ceux de la mer Méditerranée, ce qui a permis d’élargir encore le spectre des échanges internationaux de la Fira. Parmi eux figuraient le sénégalais Cheikh Lô, avec ses éternelles Ray-Ban et dreadlocks Baye Fall, parti en guerre pour son dernier album contre la barbarie de Boko Haram. Le légendaire guitariste de flamenco Tomatito, en pleine tournée Constelación familiar, était entouré de son fils José Israel à la guitare et de sa fille Maria Angeles au chant. Pour le pourtour méditerranéen encore, c’est un duo féminin qui a marqué la soirée du 16 octobre, celui formé par l’Aragonaise Carmen París et la jeune Marocaine Nabyla Maan. Deux voix exceptionnelles réunies autour des traditions ibériques, arabo-andalouses et le jazz. A noter aussi la prestation remarquée de l’Asian Dub Foundation Sound System britannique et leur combinaison inédite de jungle, dub, hip-hop, banghra et punk rock.

Enfin, la Fira n’a pas omis cette année de miser sur les nouvelles sonorités globales comme La Yegros et sa « nu cumbia » venue d’Argentine qui revisite les chansons indigènes d’Amazonie au moyen d’un flow élégant aux influences chamané, électro et dancehall. Dans le sillon de Nina Simone, première Falasha à rencontrer le succès en Israël, la très talentueuse chanteuse Ester Rada délivre une soul aux racines éthiopiennes mêlant rythmes urbains blues, funk, éthio-jazz et afrobeat. Enfin, le quartet multi-instrumentiste ukrainien DakhaBrakha a réussi à envoûter l’assistance avec la fusion de ses mélodies chamaniques, de ses rythmes traditionnels d’Europe de l’Est et son minimalisme théâtral.

Cette dix-huitième Fira Mediterrània s’est donc montrée à la hauteur des attentes accrues d’un public de professionnels qui n’hésitera certainement pas à revenir à Manresa pour l'édition de 2016. Mais, last but not least, elle a su également fédérer autour de ses manifestations un peuple catalan tout aussi fier de son identité et prompt à se rassembler dans une ambiance festive, qu'avide de découvertes musicales inattendues.

Par Sandrine Le Coz | akhaba.com

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