Week-end à Terre de Blues 2011

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Week-end à Terre de Blues 2011

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Photos : Yvon Ambrosi

Il fait 31° et humide. C’est le début de la saison des pluies, gare aux moustiques qui prolifèrent le soir, spécialement après une averse à Marie-Galante, surnommée « l’île aux cent moulins », à trois-quarts d’heure de bateau au sud du « continent ». C’est ainsi que les Marie-Galantais appellent drôlement la grande île sœur en forme d’ailes de papillon, la Guadeloupe.

Dès votre débarquement à l’aéroport de Pointe-à-Pitre, la métropole de l’archipel guadeloupéen, les employés du tourisme vous avertissent que Marie-Galante, c’est « la Guadeloupe, il y a quarante ans », histoire de vous vanter l’authenticité d’une terre luxuriante, d’habitants peu atteints par la vénalité de la vie dite moderne. Les plus réalistes parlent d’un décalage de « vingt ou dix ans » par rapport à La Guadeloupe.

A Marie-Galante, il y aussi Internet et des embouteillages à Grand-Bourg, la « capitale » au sud de l’île, qui accueille cette douzième édition du festival Terre de blues, du 10 au 13 juin 2011. Il faut dire que des centaines de spectateurs du « continent », Noirs, Blancs, métis, font la traversée spécialement pour l’événement présentant une dizaine de concerts officiels et autant en off, placés sous l’étiquette blues.

Un mot qui désigne ici davantage une attitude que le genre musical quand le seul point commun entre les divers artistes programmés ici reste leur origine africaine. Alors que le gwoka fait la bande-son et le rythme de ralliement des Marie-Galantais, maintenant qu’il est appris dans les écoles.

« Les enfants se préparent depuis six mois pour le festival ». C'est par ces mots que nous accueille la responsable des manifestations écolières données dès la première matinée de Terre de blues sur la scène d’El Rancho, complexe touristique un peu daté, de Gros-Bourg. Ils sont plusieurs dizaines d’élèves du primaire, le haut blanc, le bas en noir, répartis en chorales, troupes de danse et groupes de gwoka (ou gwo ka, gros ka), venus des principales villes de l’île, Capesterre, Saint-Louis, outre Grand-Bourg.

Durant cette mini-manifestation dénommée festival A Ti Moun, les petits frappeurs semblent connaître leur leçon sur le bout des doigts, au vrai sens du terme, quand ils battent avec une belle énergie leurs tambours, récitant les sept rythmes de base du gwoka sous la conduite de Fanswa Ladrezo ou François Ladrezeau.

Barbe longue, les dreads trois fois plus, il est un pilier, physiquement aussi, du groupe Akiyo, collectif issu de l’association Mouvman Kiltirèl de la région de Pointe-à-Pitre. La formation la plus réputée du carnaval guadeloupéen et qui œuvre depuis plus de trente ans pour la reconnaissance et la popularisation du gwoka et de son tambour emblématique, le ka, qu’elle présente régulièrement sur les scènes de métropole et d’ailleurs.

Il est plus de minuit à Grand-Bourg. Le groupe est au bas de la scène, face à des dizaines de spectateurs de toutes teintes, en arc de cercle, le plus souvent assis à même le bitume du parking du port, captivés par les battements farouches de trois jeunes tanbouyé. Derrière ce trio de tambourinaires, une demi-douzaine de leurs partenaires, jeunes hommes et femmes, debout, d’où fuse une voix énergique, qui, curieusement semble se plaindre et haranguer à la fois.

Le chantè, chanteur, est repris par les répondè, les chœurs. Certains tapent des mains, c’est le waklé. D’autres agitent la chacha, une petite calebasse séchée remplie de graines. C’est la troupe Kamodjaka issue de l’association Fos Kiltirèl Kamodjaka (Force Culturelle Kamodjaka) fondée en 1998 à Morne-A-l’Eau, au nord de la Guadeloupe, par la danseuse Raymonde Torin.

Une femme sort de la foule, pieds nus, se met en face des trois tambourinaires, fixe le marqueur, le mawké, le musicien qui varie le rythme sur son ka alors que ses deux acolytes battent des tempos plus réguliers sur leurs boula, tambours plus grands et graves. La femme se met à danser, relevant les pans de son jupon patchwork, accomplit des pas énergiques, les épaules frémissantes, parfois relève haut le pied.

En fait, elle mène son propre rythme, tentant d’imposer sa cadence au mawké, règle quelquefois sa danse sur les mesures du marqueur. Une transe qu’elle exécute pendant plusieurs minutes, Elle propose des chorégraphies différentes, de plus en plus acrobatiques, une transe de plusieurs minutes, jusqu’à l’épuisement.

C’est une swarè léwóz, une soirée traditionnelle de gwoka, des heures de frappes véhémentes et de chants ininterrompus. Un prélude aux soirées suivantes de Terre de blues qui tente de commencer les concerts dès 19h30, car les nuits seront longues durant cette nouvelle saison du festival.

Une édition qui montre un talent devenu rare ces derniers temps. L’enfant de Guadeloupe vivant désormais à Londres, Jean-Michel Rotin qui a failli ne pas participer au festival, fâché de n’avoir pas de contrat à temps. Mais, l’incident a fait long feu. JMR, pour les fans, est donc à Gros-Bourg en chapeau, lunettes noires sur la scène de L’Habitation Murat, ancienne plantation sucrière abritant depuis 1979 le musée des traditions et arts populaires de Marie-Galante.

Filiforme et souple comme un roseau, Rotin chante un zouk délié, une musique entraînante qui tranche par rapport à la guimauve qu’est devenu ces dernières années le rythme le plus populaire des Antilles. Et dire que Rotin est, malgré lui, à l’origine de ce zouk love écœurant qui sévit actuellement quand il compose en 1996 Mwen ni to.

Un tube qui croise zouk et R’n’B, un alliage vite dévoyé par les générations suivantes. Le zouk de JMR est nourri de soul, de funk, parfois d’une pincée de tempos cubains, sur des mélodies de guitare, batterie, de basse. A Grand-Bourg, il chante une musique sophistiquée, faite d’arrangements judicieux, un zouk sang-mêlé, joué comme du jazz cool.

Apparemment, les jeunes spectatrices de la soirée attendent son successeur sur scène, le Nigérian de Londres, Keziah Jones qui hésite entre rock et pop, la tête probablement remplie des riffs de Hendrix, de Prince, de blues et point de musiques africaines. Entertainer accompli,  il finit vers la fin de son show par tomber la chemise dévoilant des abdos carrés de chocolat, mais garde son couvre-chef sur le crâne.

Le grand héros de la soirée, déboule, lui, sur les planches, les dreadlocks enveloppés dans une sorte de turban, tenue blanche. Le Jamaïcain Anthony B, alias Keith Blair, ne faillit pas sa réputation de show man survolté. Beaucoup ragga, un peu reggae, il déploie une énergie incroyable, réalise un spectacle sportif qui le fait courir d’un bout à l’autre de la scène.

La voix puissante, l’homme enchaîne ses titres sans répit régalant les spectateurs. L’adepte du culte bobo est socialement engagé, exhortant les jeunes au port du préservatif alors que la plupart de ses confrères du dancehall trouvent cela inutile, jouant aux rude boys, histoire de correspondre à l’image sulfureuse du genre. Le marathonien Anthony est un garçon généreux : il a ajouté une heure de plus à son concert au grand bonheur des Marie-Galantais d’un soir ou de toujours.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com | 2011-06-29

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