Zingaro Ex Anima : quand les chevaux mènent la danse

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Zingaro Ex Anima : quand les chevaux mènent la danse

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Wang Li, François Marillier, Jean-Luc Thomas et Véronique Piron © Patrice Dalmagne

Après avoir triomphé à Aubervilliers, la troupe de Bartabas a pris la route avec Ex Anima. Dans ce nouveau spectacle, les cavaliers sont à pied et les chevaux jouent leur théâtre. Seuls quatre musiciens, rompus à l’art de manier flûtes et percussions, se sont vus confier la délicate mission d’accompagner les vedettes présentes sur scène, dans un répertoire d’inspiration extrême-orientale et irlandaise. La musique : l’autre élément fondamental de la planète Zingaro.

Le théâtre équestre et musical Zingaro

Lorsqu’il fonde le Théâtre Emporté, puis le Cirque Aligre à la fin des années 1970, Bartabas est déjà un chorégraphe fasciné par la musique. Il en a la connaissance grâce à sa très bonne oreille. C’est donc tout naturellement qu’il baptise « Théâtre équestre et musical Zingaro » le théâtre qu’il vient de créer en 1985 d’après le nom du cheval le plus célèbre de sa troupe.

Trente-trois ans de spectacles montés au Fort d’Aubervilliers plus tard, c’est encore autour de la musique qu’a été a façonné Ex Anima, ultime hommage en dix tableaux rendu par le metteur en scène à sa trentaine d’acteurs équidés, dont certains partagent sa vie depuis plus d’une décennie. En un grand rituel organique bâti autour de l’air et du souffle, l’animal y est présenté sous tous ses aspects, dans sa morphologie et ses relations aux humains : cheval de trait, de travail, à la mine, aux champs ou à la guerre, bête de reproduction, cheval de course ou bien encore cheval sauvage en connexion avec la nature, dans un monde primitif où les hommes murmuraient encore aux oreilles des animaux. Ex Anima est un spectacle illustré par des matériaux très simples, une guimbarde, quelques flûtes, des appeaux et des percussions, sans mélodies ni accompagnements.

Musiques d’Asie et d’Irlande

Comme à son habitude de chef d’orchestre exigeant, Bartabas a fait appel aux spécialistes du genre : Jean-Luc Thomas pour les flûtes (traversière en bois, bansuri indien en bambou), qui joue aussi du tin whistle irlandais, de l’ocarina, des appeaux et des gongs ; Véronique Piron pour les flûtes japonaises (shakuhachi, nōkan et ryūteki) et Wang Li pour les guimbardes chinoises. À leurs côtés sur la « dune », le perchoir où se tiennent les musiciens habillés de vestes Samui noires, le percussionniste François Marillier, qui assure depuis trois saisons la direction musicale des spectacles Zingaro. Lui aussi met la main à la pâte : appeaux, tambour javanais kendang, clarinette à une octave, flûte slovaque fujara et flûte à eau de fabrication maison.

Ex-Anima met en évidence l’attirance de ces quatre-là pour les musiques asiatiques et irlandaises. Ils y ont mis toute leur sensibilité, que ce soit dans la construction des ambiances ou dans le tempo des phrasés. Ce choix des couleurs laisse parfois la place à des associations audacieuses comme ce duo tin whistle/guimbarde, venant illustrer l’arrivée sur la piste d’un cheval avec, dans les étriers, des bottes à l’envers, une tradition militaire respectée notamment lors des obsèques du président américain originaire d’Irlande John Kennedy (1917-1963). Et à des surprises, à l’image de ces reels, danses traditionnelles de la verte Érin, choisis tout naturellement pour accompagner des poneys welsh, aux noms de dieux celtes. Tout a été mûrement pesé et composé, même si certaines évocations signées Véronique Piron sont des adaptations de pièces traditionnelles dans l’esprit du gagaku, une musique de cour japonaise.

Des musiciens à l’écoute des chevaux

Toutefois, pour ces musiciens nourris aux traditions du monde, le défi qui les attendait était de taille : comment faire danser des chevaux seuls en scène, sans leurs cavaliers ? « Le rapport du cheval à la musique est toujours un mystère », confie François Marillier. « On sait qu’il y est sensible, qu’il mémorise, qu’il y a des sons qu’il aime, d’autres qui lui font peur. » Il a donc fallu les acclimater, les habituer à la musique avec laquelle ils allaient évoluer.

Photo Patrice Dalmagne

Après de longues recherches de matériel, l’enregistrement de maquettes et la finalisation de propositions diverses, les répétitions avec les animaux ont démarré en janvier 2017. Elles se sont étalées sur plusieurs mois, le temps que les montures s’habituent aux couleurs sonores, aux lumières et aux volumes. « C’est une histoire de patience et d’observation », explique le flutiste breton Jean-Luc Thomas. « Nous avons mis en valeur les choses naturelles que font les chevaux, une façon d’être ou de se positionner, et nous leur avons demandé de les reproduire tous les soirs à un moment donné en musique et en pleine lumière. »

Des chevaux seuls en scène

Ce travail de construction laisse peu de place à l’improvisation, de façon à ne pas stresser les chevaux. « Comme il suffit de montrer au cheval un truc une fois pour que ça devienne enraciné chez lui, le moindre écart ou modification peut créer la zizanie », rappelle Jean-Luc Thomas. Du haut de leur perchoir, les musiciens sont hyper concentrés, connectés à ce qui se passe, surtout lorsque les animaux tardent à faire ce que l’on attend d’eux. Pour chaque tableau, le timing est très serré et parfois il faut s’adapter, étirer une phrase, allonger le tempo, tout au faisant attention de ne pas nuire au rythme du spectacle.

Ex Anima © Marion Tubiana

Au service des chevaux, le quatuor peut tout juste compter sur le soutien des cavaliers, car ceux-ci, à l’instar de Bartabas, se tiennent dans l’ombre pendant toute la représentation et c’est à peine si l’on devine leur présence. Tout de noir vêtus, comme des marionnettistes de bunraku, un théâtre de marionnettes japonais remontant au XVIIe siècle, ils restent en bordure de scène, prêts à intervenir, la plupart du temps pour ramasser le crottin. Ce qui a valu bien des frayeurs à Véronique Piron : « le cheval blanc qui traverse la piste au troisième tableau doit rentrer sur mon deuxième son », se souvient-elle. « Il m’est arrivé de démarrer avant la fin du ramassage consécutif au tableau précédent. Le cheval aurait pu renverser un cavalier. On a frôlé la catastrophe ».

L’humanité des animaux

Bâtir une relation avec un cheval en liberté et l’accompagner dans une expérience aussi radicale, c’est ce qui a poussé les musiciens à répondre à l’appel de Bartabas et de son directeur artistique, pour se lancer dans l’aventure Zingaro. Un engagement sur deux ans, incluant une tournée avec l’un des plus gros chapiteaux d’Europe : 1400 places et les écuries. Le montage nécessite deux semaines et il en faut une entière pour tout démonter. « C’est un lieu magique, avec 30 ans d’histoire, de décors, de costumes, où la frontière entre le monde et le spectacle est très ténue », souligne François Marillier.

Ex Anima © Marion Tubiana

Chaque soir, avant d’aller chercher leur costume, Véronique, Jean-Luc et Wang-Li passent devant les loges. L’occasion de saluer leurs montures préférées et de leur témoigner leur bienveillance : les imposants Tzigane et Lucifer pour la spécialiste du shakuhachi, le fougueux Misère ou bien encore Angelo, vedette chez le cinéaste britannique Ken Loach, pour le breton à l’esprit curieux. Malgré nos efforts, impossible de connaître les affinités de Wang Li avec les chevaux, qui paraissent d’ailleurs tous hypnotisés par ses guimbardes. Une chose est sûre : pour ce musicien chinois autant étrange qu’exceptionnel, dont le monde intérieur semble fait de silences, de souffles et de vibrations, l’humanité des animaux n’est certainement plus un mystère.

Par Stéphane de Langenhagen | akhaba.com | 29-05-2018

Ex Anima sera en tournée à :
Avenches (Suisse) : du 8 juin au 1er juillet 2018

Caen : du 28 septembre au 24 octobre 2018 (Théâtre de Caen)
Et de retour au Théatre équestre Zingaro à Aubervilliers à partir du 9 novembre 2018

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