NoBorder #7 joue et gagne

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NoBorder #7 joue et gagne

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Photos Eric Legret

Une fois de plus, le festival brestois NoBorder aura su conquérir son public. Un public déjà acquis à sa cause, à en voir les amphithéâtres combles du Quartz dès la lancée de la septième édition du festival le jeudi 7 décembre dernier. La veille, l’espace de la Carène s’était déjà donné pour mission d’échauffer les âmes sur les cordes pincées du oud syrien de Fawaz Baker et du geomungo coréen de Moon Gogo.

Au programme de cette première soirée «officielle » au Quartz, des artistes qui nous plongent directement dans le bain renouvelé des harmonies gracieuses et subtiles des instruments à cordes. De l’intimité claire-obscure et teintée de nostalgie lusophone, créée par le jeu de guitare de la Lisboète Lula Pena aux entrelacs des koras mandingues des frères Diabaté, issus de soixante-douze générations de griots, cette première soirée aura été placée sous les auspices de l’épure stylistique et de la volupté. 

Cette dernière se prolonge au Cabaret Vauban avec les circonvolutions caractérisant la musique du duo Bertolino / Le Gac. Enveloppé dans une transe extatique, une ambiance nébuleuse, brumeuse, l’esprit vagabonde au gré des bifurcations que génère la rencontre des deux instruments que sont la flûte et la vielle à roue. Un halo de poésie, de mystère entoure donc l'aura de ce duo où les univers breton et occitan mêlent simultanément leurs énergies libératrices dans une invitation au voyage, à la liberté et à la danse.

Après un dernier concert prodigué jeudi par le Offshore quartet insufflant d'ores et déjà des vibrations jazzy à la musique de notre pays d'accueil, la soirée du vendredi sera placée, elle, sous le signe de l'inédit et de la rencontre des genres musicaux. Afin de montrer le chemin à emprunter pour embarquer dans cette merveilleuse aventure sonore, s’élève dans l’air du Quartz le chant guttural et mystérieux de l’Éthiopienne Etenesh Wassie, accompagnée à la basse par Mathieu Sourisseau et au violoncelle par Julie Laderach, suivis par l'ensemble Rhythms of Resistance de la flûtiste syrienne Naïssam Jalal sublimant le jazz des plus beaux atours de la musique modale orientale.

Au Vauban, une programmation on ne peut plus variée permet ensuite la découverte d'artistes émergents à l'instar de Yuma, duo majestueusement sobre de jeunes compositeurs tunisiens qui redonne au folk, à la transmission orale chantée, toute sa puissance évocatrice grâce à ses tessitures poétiques et mélancoliques. Un duo tout en finesse transformé en quartet incandescent le temps de deux chansons pour un final envoutant, grâce à l'apport des percussions improvisées de Nicolas Pointard et du oud débridé de l'incontournable Mehdi Haddab. La parution de leur opus, Ghbar Njoum / Poussière d’étoiles, est annoncée pour le mois de février sur le label cornouaillais Innacor, spécialiste de la transversalité des genres.

Sans transition aucune, place au verbe acéré des rappeurs bretons de Krismenn, jusqu'à l'apogée de la soirée avec le blues créole du trio Delgrès. Dès leurs premières mesures, la température monte d’un cran. L'amateur de world music aurait pu s'attendre à une énième refonte des rythmes guadeloupéens du gwoka à la sauce électrique mais le cheminement est, cette fois, d'autant plus légitime : le blues noir de l'Amérique est également celui des caraïbes. Malgré l'absence des soli habituels, le guitariste et chanteur Pascal Danaë réussit à créer sur des riffs de slide incendiaires, aux allures d’un Jack White ou d’un Seasick Steve, un parallèle réconciliateur intergénérationnel habité par l’esprit de cette musique. Pour parfaire cette originalité, le tuba-contrebasse sousaphone rafistolé de Raphaël Gouthière nous rappelle, par ses ronflements, les brass bands de la Nouvelle-Orléans – la plus caribéenne des villes américaines –, festifs, à l'image de ce concert, véritable hymne à la réjouissance.

On progresse donc inéluctablement dans cette confusion ludique et joyeuse des genres, pour arriver à la dernière grande soirée du samedi 9 décembre, parangon de cette volonté des instigateurs du No Border – à l’instar des collectifs DROM et Bretagne(s) World Sounds – de provoquer la curiosité du public en valorisant des approches esthétiques aux contours indéterminés. Mais un peu de patience : avant cela, rendez-vous est pris l’après midi aux ateliers des Capucins, haut-lieu culturel de la ville de Brest, pour un Fest-Deiz endiablé et populaire sur les pas de la gavotte, du forró brésilien ou au son de la gralla catalane.

De retour au Quartz en début de soirée, devant des panneaux à l'esthétique japonisante animés par des ombres, des ondulations et des couleurs chatoyantes, la KBA#6 et Mehdi Haddab nous ont emmenés dans un voyage digne des plus grandes pérégrinations de la pensée. Un premier concert qui sera à l'image de cette dernière soirée du festival mettant à l'honneur l’expérimentation, via la machine, des musiques traditionnelles, au-delà de ce que l’entendement et l’imagination peuvent concevoir. Distorsions saccadées, envolées planantes soutenues, vibrations du rock portées par le oud électrifié de Mehdi, tous les ingrédients étaient là pour nous amener là où nous ne l'attendions pas, là où la créativité bretonne sait donner le meilleur de ce qu'elle porte déjà en son sein.

NoBorder - KBA6 from Le Quartz, Brest on Vimeo.

Donnant un rôle jusqu’alors inédit aux sonorités électroniques – synthétiseurs, boites à rythmes, samples de collectages de musiques traditionnelles, thérémine, instruments à vent et guitares chargés d’effets – cette formation ne lésine pas sur les moyens avec, au-delà du chant puissant de Centre-Bretagne, un panel d'instruments acoustiques allant des cordes du oud et bouzouqs, aux ritournelles de la vielle à roue en passant par les souffles des flûtes, de la clarinette, de la trompette et autre tuba. Prenant pour thème la vie de gens dépravés, aux mœurs légères, entre gwerz crépusculaire et dark ambient, musique contemporaine et répertoire moyen-oriental, paysages sonores ancestraux et futuristes,  la nouvelle formation d'Erik Marchand aura su, comme à l’accoutumée depuis la première Kreiz Breizh Akademi en 2003, réussir le pari de l'éclectisme et restituer avec force une atmosphère délétère et onirique.

La grande salle du Quartz accueillera successivement la virtuosité instrumentale et singulière au luth tambura des Hongrois de Söndörgö avant que l'on ne se dirige vers la plus longue soirée du Vauban, composée de cinq groupes dont deux duos. Le premier d'entre eux, Duo du Bas, inaugure avec douceur les festivités en mettant à l'honneur les voix et chants de femmes de Bretagne et du monde, avant de laisser la place au groupe effervescent ‘NDiaz, affichant lui aussi un double ancrage breton et planétaire dont la trompette de Youn Kamm fait monter subrepticement la pression.

En guise d'intermèdes méditatifs, avec Pagaï, le duo Baltazar Montanaro-Nagy / Simon Drouhin délivre des ambiances, radoucit l'atmosphère avec des volutes aériennes, des étincelles délicates d'ingéniosité improvisée au violon. Dans la droite lignée de ce jeu de strates musicales, le set métis très rythmé de Labelle, accompagné à la valiha malgache et aux percussions électroniques, parvient à créer des ambiances électro hypnotiques aux touches mélodiques empreintes de sensualité et de mysticisme. Se donnant pour but de faire entrer le public dans une transe dont on ne peut identifier la cause – à l'image de leur second album Univers-île – Jérémy Labelle et ses complices s'inspirent du maloya réunionnais pour mieux reconfigurer et repousser les frontières tant géographiques que musicales.

Enfin, après une attente cristallisant les espoirs des derniers aficionados de leur « rockduro » afro-lusophone, le groupe portuan Throes + The Shine déchaînera les foules avec son flow ininterrompu et son énergie sans fard sur fond de guitare électrique saturée. Avec une rage invincible de bêtes de scène – le chanteur allant même jusqu’à se pendre au plafond après un saut défiant les lois de la gravité – le groupe a clôturé la soirée dans une liesse explosive aux couleurs des nouvelles musiques hybrides. 

Du pincement des cordes aux souffles des instruments à vent, des textures régionales aux nappes électroniques, cette édition du NoBorder aura vogué sur les ondes de l’émulation, optant pour le parti-pris de la rencontre des mondes et nous immergeant temporairement dans un autre univers. Se faisant l’écho tant de pratiques musicales locales que de nouvelles musiques globales, ce festival dessine résolument un nouvel espace sonore et résonne comme une ode à la découverte, à la tolérance et à l’engagement face à une réalité des plus oppressantes.

Par Sandrine Le Coz | akhaba.com

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