Les festivals d’Europe vont enfin au Sud

reportage

Les festivals d’Europe vont enfin au Sud

Ils sont tous assis et en pleine palabre. Un rang de Marocains face à une lignée d’Européens. Non, les premiers ne sont pas en train de vendre à des touristes des colifichets, verroteries ou babouches « pas chers ». Mais, il s’agit bien d’un marché, d’un souk de troisième type dans un des salons de l’Atlantic Palace qui, comme son nom l’indique, est un fleuron de l’hôtellerie de luxe de la première destination balnéaire du Maroc.

Agadir y accueille du 20 au 22 septembre 2012 un événement inédit dans un pays du Sud. Celui d’une forte délégation de professionnels de musique européens venue rencontrer des artistes du Sud dans leur propre pays. Du côté Nord de l’Atlantique, cela semble une banalité, mais au Sud, c’est une première.

Ils sont ainsi un groupe d’une vingtaine de directeurs(trices) de festivals d’Europe à se rendred dans la région du monde d’où ils tirent l’essentiel de leur programmation en Scandinavie, Belgique, Hollande, Europe de l’Est et du Sud.

Cela s’appelle European Forum of Worldwide Music Festivals (EFWMF), un regroupement d’organisations festivalières qui affichent beaucoup, parfois presque exclusivement, de musiques issues des pays du Sud. Ce réseau fondé en 1991 tenait jusqu’ici ses réunions annuelles uniquement en Europe. L’EFWMF rassemble une cinquantaine de structures, pas seulement européennes malgré son nom, mais aussi d’autres pays, tels le Brésil, le Mali ou le Maroc, présent avec le Timitar d’Agadir.

La ténacité du directeur artistique de ce festival du Souss marocain, Brahim El Mazned, a fini par faire se réaliser ce projet d’amener des festivaliers européens à « acheter » sur place des musiques (vivantes) du Sud. Ainsi, outre les rencontres (dite speed meetings en « jargonglais » professionnel) chaque après-midi entre responsables de festivals européens et artistes marocains, une quinzaine de showcases (autre jargonglais), de plus ou moins longues prestations d’artistes locaux, sont organisés et ouverts au public.

Le salon Atlas de l’Atlantic Palace ne se prête pas trop à ce genre de performance artistique, vu ses moyens acoustiques limités, mais il y a quelques kamikazes qui s’y risquent comme ceux de Faï, notamment le chanteur de ce jeune trio, Fayçal Azizi, comédien par ailleurs.

Tenue noire, fluet, il chante dès le premier jour du forum avec une vigueur surprenante une sorte de pop marocaine attirante, appelée indie pop, croisant tradition arabe, notamment arabo-andalouse et melhoun, et rock délié, presque psychédélique grâce à la guitare aux boucles arabesques d’Ali King, répondant à celles du synthé du très juvénile Ali Lahrir.

Le lobby, la grande entrée de l’Atlantic Palace, lui, accueille en soirée une production métisse peu courante au Maroc, Inouraz, formation du Souss qui mélange ses racines berbères, amazigh en VO, avec du jazz, le tabla indien. Un syncrétisme mené tambour battant par le tamtam, le luth loutar, le guembri ou le ribab. En formation minimaliste, Oum, elle chante un mélange subtil de traditions marocaines et africaines, de soul, de tempos latino-américains.

Chérifa Kersit, qui lui succède sur la même scène, déclame avec une rare vigueur son chant amazigh, berbère du Moyen-Atlas, qu’elle a forgé dès ses seize ans comme choriste de la star du chaâbi marocain, Mohamed Rouicha (1950-2012). Chérifa dégage une énergie qui n’a rien à envier au plus dynamique des groupes de rock, avec une formation survoltée d’instruments acoustiques, bendir, derbouka, banjo et le fameux ribab.

Ce rebec emblématique de la musique soussie dont le groupe du même nom, Ribab Fusion fait, la seconde soirée du forum, une démonstration vive, détonante de l’instrument monocorde par la grâce de son virtuose Foulane Bouhssine dans un répertoire aux résonnances… chinoises, où se marient musique berbère, rythme salsa, accords rock, mesure rhythm’n’blues, guitare Carlos Santana et blue grass... avec onomatopées de cowboy et hennissement de cheval compris !

Cette folie se passe au Factory, un des clubs de nuit de la côte gadirie, où se produit le même soir certainement le meilleur groupe de la jeune scène marocaine, Hoba Hoba Spirit, formé en 1998 et vite adopté par les nouvelles générations du royaume dont il pointe, souvent avec raillerie, les travers pratiquement endémiques : injustice, corruption, conservatisme, machisme.

Emmené par le chanteur Réda Allali, le sextette de Casablanca réussit des compositions raffinées, dansantes, qui pétrissent rythmes du bled, profanes et mystiques, chaâbi, daqqa, aïta, et gnawa, aïssawa, jilala, dans un chaudron où baignent aussi rock, reggae, rap, musique électronique. Une fusion d’avenir, une vision qui trouvera certainement le chemin des festivals internationaux.

Comme l’ont déjà trouvé leurs aînés, les Oudaden, qui se sont produits de Copenhague à Bornéo en passant par São Paulo ou Zanzibar, y portant leur chant chleuh, berbère, de leur région, le Souss-Massa-Draâ. Les mouflons (oudaden en amazigh) clôturent la soirée de la Factory en usinant une musique bien huilée, depuis leur fondation en 1978 dans une banlieue d’Agadir.

Au-delà d’un chouïa de modernisme (guitare électrique), le rythme est essentiellement acoustique, banjo, loutar, qarqabous, percussions, produisant une ambiance électrique, soutenant un chant nourri par les anciens troubadours répandant la poésie amargh jusqu’au fin fond du pays soussi.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com | 2012-10-27

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