Tour de folie à Grenoble

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Tour de folie à Grenoble

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Jupiter & Okwess : Photo Yvon Ambrosi

Festival copieux avec plus de 80 spectacles, le festival les Détours de Babel de Grenoble nous a offert une soirée exceptionnelle, entre musique méditative et folie rythmique, de la flûtiste Franco-Syrienne Naïssam Jalal au groove enfiévré du Congolais Jupiter.

Ce samedi 1er avril n’est pas une blague après des journées estivales à Grenoble. On s’attendait au même climat clément, mais taquinerie d’une saison incertaine : il pleut sans arrêt, sous une température (très) fraîche en cette dernière semaine, la troisième de la 7e édition du festival Détours de Babel, sous-titrée « Mythes et Légendes », entamée le 17 mars et finissant le 7 avril.

Ledit samedi, il y a une affiche de qualité au Prunier sauvage, une salle à la périphérie de la métropole du département de l’Isère, des immeubles entourés de verdure, sans ambition, sans âme. « Il fallait amener la culture à une population isolée du centre au lieu d’espérer qu’elle vienne au centre culturellement animé », dit un responsable du Prunier. Pari tenu : la soirée du samedi affiche complet avec une centaine de spectateurs venus écouter la flûtiste Naïssam Jalal et son groupe Rhythms of Resistance, et ­les organisateurs regrettent de ne pas avoir prévu un lieu plus grand pour ce spectacle précédé par une réputation de bon aloi.

Naïssam Jalal, la flûte traversière pastel

Tunique noire, debout sur le côté gauche de la scène, Naïssam Jalal laisse le centre des planches à ses quatre comparses qui épaulent sa flûte traversière. Elle en tire des ballades prenantes, un souffle captivant par ses variations de tons subtils, un raffinement qui semble aisé mais fait de mesures complexes, de couleurs pastel.

Née à Paris de parents peintres syriens, fille de banlieue parisienne, elle manie depuis l’enfance son instrument de prédilection. Son jeu aérien est une musique délicate avec laquelle elle mène son public sur les bouts des doigts en des thèmes à la croisée du jazz et du maqam, ce système mélodique arabe multiséculaire, fin alliage de rigueur et d’improvisation tout comme la note bleue noire-américaine. L’applaudimètre enthousiaste des spectateurs à chaque fin de morceau est sans équivoque pour célébrer ses compositions émouvantes, illuminées.

Actualité oblige, il a un moment de grâce et de communion exceptionnelles, quand Naïssam prend le ney, cette flûte orientale en roseau millénaire, seule, sans accompagnement, pour dédier son improvisation douloureuse à Adama et Théo, deux jeunes (Noirs) de banlieue parisienne victimes récemment de violences policières injustifiées. Les auditeurs semblent tétanisés par sa musique pathétique, un instant poignant et révolté.

Ensuite le jazz et le maqam reprennent le dessus avec l’ensemble des musiciens dont, notamment, le Franco-Marocain Mehdi Chaïb qui tire de son saxophone et de sa clarinette – il est parfois à la percussion – des airs qui ondulent entre plénitude et intensité véhémente, en accord souverain avec la flûte à la fois douce et épicée de Naïssam. Pour ceux qui savent, il y a ici les inspirations tutélaires, mystique du saxophone de John Coltrane (1926-1967), nomade de la trompette de Don Cherry (1936-1995), un des premiers souffleurs américains transporté par les musiques arabes, turques, africaines, indiennes. D’ailleurs, l’orchestre de Naïssam Jalal fait monde avec le batteur à la frappe retenue, le Guadeloupéen Arnaud Dolmen, le contrebassiste distingué hongrois Zacharie Abraham, le guitariste allemand à la barbe farouche et au jeu contrasté Karsten Hochapfel.

Des Détours de Babel sans frontières

Un groupe typiquement francilien dans ces Détours de Babel qui méritent bien leur nom, nés en 2011 du mariage du Grenoble Jazz festival (1973-2010) et du festival 38e Rugissants – allusion au numéro du département de l’Isère – initié par Benoît Thiebergien en 1989, malheureusement arrêté au bout de 22 éditions et dédié essentiellement aux musiques du monde. Ce fouillis fabuleux que fouillent les Détours de Babel dirigés par Thiebergien et accordent dans le même esprit de diversité et de curiosité avec les musiques contemporaine, classique et improvisée, théâtre musical, spectacles pluridisciplinaires, conférences, ateliers… Bref, une programmation de plus de 80 concerts et spectacles répartis en plus de 30 lieux de l’Isère.

Il y a surtout en ce moment dans la capitale des Alpes françaises, fortement marquée par l’immigration italienne attirée initialement par son ancienne spécialité, la ganterie exportée dans le monde entier, puis la houille blanche, des artistes représentant une vingtaine de nationalités qui se jouent des frontières physiques, culturelles, linguistiques. Ils sont  accueillis par un public volontaire, chaleureux malgré la fraîcheur, les nuages menaçants, accrochés si bas aux flancs des hauteurs entourant la ville natale de Stendhal qui lui faisait écrire « Au bout de chaque rue, une montagne ».

Jupiter et la folie Okwess

Ce samedi soir, les Détours de Babel atteignent un sommet avec le chanteur Jupiter et son groupe à Fontaine, agglomération à l’ouest de Grenoble, à La Source, une salle conviviale où la première chose qu’on remarque en y entrant est un monticule de manteaux : les Grenoblois entassent pêle-mêle leurs pardessus dans ce lieu devenu caniculaire le temps d’un soir. L’ambiance tropicale est survoltée par Jupiter et ses comparses d’Okwess, des Congolais de Kinshasa aux tenues extravagantes qui animent un bal optimiste, dynamisé par des rythmes ensorcelés, une musique impitoyable pour les hanches à coups de guitares fiévreuses, de batterie déchaînée.

Cela transcende la rumba congolaise, la seule musique panafricaine au sud du Sahara, car Jupiter et Okwess électrisent les diverses musiques traditionnelles, locales, ethniques, tribales des différents régions du Congo, l’ex-Zaïre. Longiligne, charismatique, Jupiter invite le public à le rejoindre sur scène pour une farandole ébouriffante. Ils – et surtout elles – montent sur les planches envoûtés par des cadences démoniaques, un groove inclassable. Enfin, tout le monde est exténué, chacun retrouve son manteau avant de rentrer chez soi. La pluie a cessé de tomber.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com

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