9e Timitar à Agadir, 2e partie

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9e Timitar à Agadir, 2e partie

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Kadim Al Sahir © Salah Mansouri

A Timitar, parmi les trois scènes du festival, celle de Bijaouane est dévolue aux nouvelles révélations, aux jeunes talents en général. On peut y rencontrer des… rencontres improbables, comme celle du jeudi 28 juin, seconde soirée de la manifestation d’Agadir, avec Enono Anya, une formation inédite d’artistes du Maroc et de Nouvelle-Calédonie.

Une dizaine de musiciens et chanteurs qui fusionnent leurs traditions musicales dans un mélange détonnant de rythmes obsédants et dénotant une envie de découvertes culturelles mutuelles qu’ils ont expérimentées pendant trois semaines de résidence et quatre concerts en Kanaky. Une communion favorisée par la résistance à la colonisation, à la longue marginalisation de leurs cultures respectives actuellement en pleine renaissance et reconnaissance.

A Agadir, les voix dominent, celles, polyphoniques, des Kanaks du groupe Sumaélé de l’île de Maré, en tenue claire et plume au sommet du crâne, et le chant chleuh d’Ali Faïk, djellaba sombre, qui avec d’autres anciens membres de l’orchestre rénovateur du Souss, Amarg Fusion, ont créé Enono Anya. Leurs créations sont cadencées par des mesures presque hypnotiques du style kanéka néo-calédonien et du genre soussi, avec guitare acoustique, synthé, percussion et le ribab berbère.

Ainsi, en nengoné, la langue de Maré, enono signifie rassembler, partager, et anya, note de musique, en amazigh. Il faut rappeler qua la langue berbère a pris racine dans le Pacifique dès 1870-71 quand les tribunaux coloniaux français expédiaient hommes et femmes, révoltés lors des insurrections de l’Est algérien et de Kabylie, au bagne de Nouvelle-Calédonie où leurs descendants vivent toujours.

Au tempo lancinant d’Enono Anya, succède sur les planches de Bijaouane, celui plus urbain, éclatant de Bomba Estereo. Trois garçons et une fille qui méritent leur nom de scène ou plus précisément celui de la nouvelle scène colombienne qui fait ces derniers temps déflagrer dans le monde la cumbia electro. Mais avec Bomba, il n’y a pas que les machines, soit deux claviers électroniques en intro, vite délaissés à Agadir pour une basse et une guitare électriques.

Derrière, la batterie donne le tempo d’une tradition qui semble ne plus l’être, alors que la cumbia inventée par les paysans colombiens est surtout actualisée, adaptée aux hip hop, ragga, reggae et autre musique électronique, bien sûr. Le groupe fondé en 2001 par le bassiste Simón Mejía à Bogotá, la tentaculaire capitale colombienne au milieu des Andes, a pris de l’ampleur avec le renfort définitif en 2005 de Liliana “Li“ Saumet, la bombe vocale du quartette, sautant dans sa tunique rose d’un bout à l’autre de la scène Bijaouane, enflammée par le Fuego, le tube qui a propulsé la réputation internationale du groupe en 2009.

Plus loin, dans tous les sens du terme, sur un rythme plus emphatique composé de qanoun, riqq, oud, la Franco-Marocaine Aïcha Rédouane, tunique traditionnelle brique scintillant de motifs or, déclame au Théâtre de verdure un chant devenu rare, celui de la Nahda, la Renaissance arabe.

Un mouvement de régénérescence politique et culturelle déclenché au Caire à la fin du XIXe siècle, et qui a provoqué la rénovation de la musique orientale, celle du maqam savant séduisant actuellement Aïcha, la Berbère. Originaire du Moyen-Atlas, la chanteuse s’est impliquée profondément dans cet art délicat et exigeant, initiée par son compagnon le percussionniste et musicologue Habib Yammine fondateur, de leur groupe Al-Adwâr.

Le lendemain, le Théâtre de verdure, à l’exemple de la scène Bijaouane, offre lui aussi sa surprise avec une autre Marocaine de la diaspora, la pétillante Malika Zarra, fille d’un père du Sahara et d’une mère amazigh du Haut-Atlas, qui chante d’une voix fine, voluptueuse, son jazz fusionnel de chaâbi, de musique gnawi, en arabe, berbère, français et anglais.

Passée par des études de jazz en France, Malika s’est installée aux Etats-Unis où elle collabore avec diverses pointures du genre et vient de se permettre en robe mauve et coiffure afro, sur des compositions sophistiquées de batterie, derbouka, congas, guitare et basse électriques sa première scène d’un grand festival de son pays natal.

Presqu’au même moment à Bijaouane, le public attiré par les nouveautés découvre Bo Houss, le rappeur du récent département français, Mayotte, auréolé de son Prix Musiques de l’Océan Indien 2012 dans une carrière démarrée en 2008. Son tempo hip hop émaillé de quelques traditions mahoraises tel le m’dogro soutient un flow (flot ?) débordant de trouvailles, d’images qui évoquent les difficultés quotidiennes et le bouleversement des mœurs de son île dont la jeunesse a fait de Bo Houss son nouvel héros.

L’Irakien Kadim Al Sahir, lui, engagé pour la protection des enfants défavorisés auprès de l’Unicef, était attendu ici comme un héros national, clôturant le samedi 30 sur la plus grande scène du festival, place Al Amal, avec un orchestre marocain à dimension symphonique, voire pléthorique, chœur, violons, violoncelles, qanoun, derbouka, clavier, guitare électrique...

Dans la tradition des grands ensembles de la chanson du Caire, Kadim, installé actuellement au Canada, marche un peu sur les traces d'Abdelhalim Hafez, icône du monde arabe où le ténor irakien, fort de 30 millions d'albums vendus, égale presque la popularité du défunt Rossignol brun.

Un chant de grande tenue, une voix claire et chaude, Al Sahir évolue avec grâce entre musique savante, thèmes populaires et frôle la pop arabe. Une formule qui fait son effet au début de cet été marocain. A Agadir, des milliers de jeunes viennent de villages situés à plusieurs kilomètres pour participer à Timitar et finissent leur nuit dormant sur le sable de l’Atlantique.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com | 2012-07-18

Bomba Estereo - Fuego (2009)

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