Les Nuits de l’Alligator : du blues dans tous ses états

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Les Nuits de l’Alligator : du blues dans tous ses états

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Photos Yvon Ambrosi

Comment faire sortir le blues des bayous de la Louisiane ? C’est la question que se posent depuis 2006 les organisateurs des Nuits de l’Alligator, un festival hivernal présent dans onze villes en France. Cette année, l’animal a étendu son territoire aux rives du Bosphore et aux brousses du Niger. À Paris, la Maroquinerie fait salle comble pour la troisième nuit consécutive.

En un accord de saz électrique et trois mesures de clavier Roland vintage, la chanteuse Merve Dasdemir et son groupe Altin Gün (L’Age d’Or), énergique combo mixte néerlando-turc, éclipsent le gugusse qui ouvre la soirée. Leurs reprises modernes des tubes psychés stambouliotes des années 1970 emportent le public et petit à petit la chaleur monte.

Pas de quoi impressionner les Filles de Illighadad, trois cousines qui en ont vu d’autres depuis qu’elles ont quitté leur village rudimentaire, situé dans un coin reculé du centre du Niger, aux confins de la brousse désertique et du Sahara. Sur scène, assises par terre, les jeunes femmes commencent par fixer leurs percussions à grands coups de marteau et échangent des bons mots avec leurs amies dans l’assistance.

Avant de démarrer un hypnotique tindé, le répertoire du chant touareg dont l’art est réservé aux femmes, rythmé par un tambour en peau de chèvre du même nom. Monté sur un mortier humidifié régulièrement, ce tambour s’accompagne d’une calebasse qui flotte dans une bassine remplie d’eau. Frappée avec un pilon entouré d’un chiffon humide, la percussion apporte une base puissante au trio polyphonique et titille les nerfs des derniers rangs mis à l’épreuve par l’absence de vision directe de la culture touarègue pastorale.

Trois chants dépouillés plus tard, entonnés en tamasheq au ras du sol, un ouf de soulagement se fait entendre lorsque le trio, rejoint par un guitariste enturbanné, tantôt mélodique, tantôt rythmique, se redresse, et que la chanteuse et musicienne Fatou Seidi Ghali, leader du groupe,  s’empare à son tour d’une rutilante Fender électrique rouge. Cette autodidacte au boubou chatoyant fait en effet partie des rares guitaristes féminines touarègues au Niger.

L’attitude scénique des jeunes filles et le rythme lancinant des riffs touaregs qui résonnent alors s’inscrivent parfaitement dans la déviance du blues chère aux Nuits de l’Alligator : une musique répétitive, intemporelle, qui hante les esprits. D’autant plus que l’originalité du groupe, qui incarne la modernisation du tindé, une voie ouverte par les Maliens de Tinariwen dans les années 1990, est d’y avoir réintégré le tambour traditionnel. Du côté des férus de poésie du voyage et d’orientalité, comme chez les amateurs de cailloux, de vase, d’alcool et de nicotine, cette forme d’aridité propre au blues du désert semble avoir séduit les festivaliers.

Par Stéphane de Langenhagen | akhaba.com