Record d’affluence pour fêter les 20 ans des Escales

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Record d’affluence pour fêter les 20 ans des Escales

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Photos : Patrice Molle

Il fait encore jour. Le ciel menace de reprendre ses averses décourageantes, mais une foule impressionnante est venue braver la météo maussade sur les quais de l’estuaire de la Loire dominés par les murs immenses et indestructibles de l’ancienne base sous-marine nazie. Face à plus d’un millier de personnes, huit hommes, du teint le plus clair au plus sombre, sont debout au-devant de l’une des cinq scènes du port de Saint-Nazaire.

Les Gnawas d’Agadir, tunique traditionnelle noire bordée de fils or, lancent une invocation a cappella avant de la soutenir de leurs qraqebs, les grandes castagnettes en métal emblématiques de leur transe thérapeutique ; puis, avance l’un d’entre-eux avec son guembri, une basse traditionnelle de trois cordes vrombissantes.

Derrière la troupe marocaine, ils sont plus de trente dont quelques musiciennes, le Bagad Saint-Nazaire (Sant-Nazer en breton), un orchestre de musique bretonne qui rejoint les gnawas d’abord par ses six caisses claires suivies par le tambour, les binious, les bombardes qui sonnent parfois comme des zornas et mézoueds, hautbois et cabrettes nord-africains.

Dès le premier soir, les 20es Escales de Saint-Nazaire (200 musiciens jouant une vingtaine de concerts le week-end des 5 et 6 août) offrent probablement la création la plus originale, inédite, de cet été festivalier en musiques du monde. La fusion gnawa et musique bretonne a été testée le 22 juin dernier sur une autre rive océane, au 8e Timitar, quatre soirées musicales à Agadir, en pays amazigh, berbère.

Sous-titré « les artistes amazighs accueillent les musiques du monde », le festival a vu plus de 80 000 spectateurs conquis par ce mélange improbable de rythmes celtes et poivre, de cadences aiguës et claires du Nord, et de tempos graves et sombres du Sud.

A Saint-Nazaire, sur la scène du Port, les gnawas louent Bilal, leur saint patron, compagnon abyssin du Prophète et premier muezzin de l'Islam, dans un groove extatique de derviches qui n’ont pas encore fait la rupture du jeûne du ramadan actuel, alors que le jeu du bagad mue comme une transe mystique avec son swing perçant, ses bourdons de cornemuses et bombardes qui tombent dru, happant le public.

Le Bagad Sant-Nazer s’est formé en 1953 sur le grand port de la Loire pour rassembler aujourd’hui près de 80 sonneurs et frappeurs. Les Gnawas d’Agadir, eux, portent depuis des années leur vaudou musulman en des terres aussi lointaines que la Norvège et la Tanzanie en passant par Haïti, l’Europe ou l’Inde.

Faiz Ali Faiz vient du subcontinent indien avec un autre syncrétisme soufi. Il anime souvent un temple réputé de sa ville natale, Lahore, la métropole religieuse du Pakistan, ancienne capitale des dynasties mogholes et musulmanes qui ont dominé tout le sous-continent dès 1526 avant d’être détrônées en 1857 par les Britanniques qui y ont apporté l’harmonium.

L’instrument qui soutient le timbre vigoureux et varié de Faiz Ali, comme son illustre compatriote Nusrat Fateh Ali Khan (1948-1997), pour captiver en ouverture du festival les centaines de spectateurs massés devant la scène de l’Estuaire, celle qui donne sur l’impressionnant pont à haubans, haute attraction de Saint-Nazaire.

La ferveur qawwali puissante et le khyâl nuancé de Faiz Ali sont alliés avec le jeu débridé, enlevé du bouzouk de Thierry “Titi” Robin, certainement le mélodiste le plus nomade musicalement des artistes gadjos (non-tsiganes). Secondés par un chœur pakistanais d’une demi-douzaine d’harmonistes, batteurs de tabla ou claqueurs de mains, les deux complices reviennent en fait avec Jaadu, création commune qu’ils ont présentée pour la première fois sur les mêmes planches en 2006, lors des 15es Escales.

Cinq ans après, leur répertoire livre une force ensorcelante, des litanies murmurées qui se métamorphosent en envolées lyriques emportant les spectateurs brassant public familial et jeunesse venue probablement pour le programme electro de deuxième partie de soirée et déjà bluffée par le vertige aux allures de rock sans âge de Faiz et Robin. Même le ciel a mis fin à sa menace : pas de pluie cette nuit de premier vendredi du ramadan.

Le tournis de Titi et Faiz Ali s’achève sous un formidable tonnerre d’applaudissements. Ailleurs, une star planétaire commence sur la plus grande des cinq places des Escales, la scène Parc des Expositions où l’ex-ministre de la Culture brésilien Gilberto Gil serine guitare à la main sa bossa sociale, soutenu par violon et accordéon.

Des planches qui accueillent plus tard l’afrobeat, tout aussi concerné par les maux du monde et marqué de pop, du fils de Fela (1938-1997), Femi Kuti et sa Positive Force déchaînée. Entre-temps, le directeur du festival, Patrice Bulting a appris aux professionnels que la soirée de samedi affiche déjà complet.

Un samedi prometteur qui s’annonce vers 1h du matin par quelques éclaireurs de la nouvelle scène alternative mexicaine menés par Camilo Lara, T-shirt blanc, chapeau noir, aux platines et au chant, entouré d’un batteur omniprésent et d’un programmateur électronique qui prend parfois la basse.

Sur la scène de l’Estuaire, le trio invente des rythmes prenants où se mélangent comme par nature cumbia, mariachi, electro, dub, ska, sans forcer le son, contrairement à l’habitude de la plupart des DJs. La formule intelligente de Camilo et ses comparses, baptisée MIS (Mexican Institute of Sound), constitue une belle découverte de cette vingtième édition nazairéenne.

Un peu à la manière, actuellement soutenue par la Sacem, de l’Argentin Axel Krygier qui enflamme avec son groupe les mêmes planches et même soir de ses improvisations énergiques de folk latino, cumbia et tango électroniques, hip hop survolté. Le visage vaguement chaplinesque, ce poly-instrumentiste surdoué de la flûte traversière révélé en solo dès 1999 sait dérouter le public par une loufoquerie nourrie de grande érudition musicale, même si parfois il force un chouïa trop sur le rock anecdotique.

Dès les premières lueurs de samedi —si on peut dire cela à propos d’un ciel fermé par des nuages tel un couvercle de marmite—, la pluie ne s’est pas arrêtée de la journée faisant craindre le gâchis d’une soirée à guichets fermés. Les services météo promettent la clémence céleste vers 21 h, soit deux heures après l’ouverture des spectacles avec Archie Shepp et Chucho Valdés.

Le miracle a lieu à 18h 45 : le premier rayon de soleil. Le ciel a cessé de toute la nuit de déverser son amertume, mais a fait annuler le duo américano-cubain tant attendu pour cause de scène impraticable, celle du Parc des Expositions qui a eu le temps de s’assécher pour accueillir le combo jazz makossa du vaillant Manu Dibango, le patriarche camerounais qui a toujours su s’entourer de jeunes prodiges, livrant un concert réglé comme… du papier à musique.

Au même moment dans la salle du Kabar, un autre vénérable et vigoureux, René Lacaille, joue lui aussi avec des musiciens benjamins les airs de son enfance qui ne se font plus dans sa Réunion natale. Ceux des orchestres où il y avait beaucoup d’instruments à vent.

Un souffle qui a nettoyé le ciel nazairéen pour apprécier dès minuit 57, exactement, les feux d’artifice lancés de chaque scène pour fêter les 20 ans des Escales et leur record d'affluence, près de 40 000 entrées payantes en deux soirées. Qui dit mieux en musiques du monde ?

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com | 2012-08-12

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