Lindigo réunionnais et Los Muñequitos cubains traversent les océans

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Lindigo réunionnais et Los Muñequitos cubains traversent les océans

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Photos Patrice Dalmagne

C’est une rencontre historique, rarissime. Celle des Réunionnais de Lindigo, formation phare du renouveau du maloya, et du légendaire groupe de rumba cubain Los Muñequitos de Matanzas, cité maritime à 100 bornes à l’est de La Havane. De Cuba, la grande île de l’Atlantique, à celle de l’océan Indien, La Réunion, il y a un grand chemin à traverser par leur géographie, mais si petit par leur histoire africaine. Comme le déclare Olivier Araste, leader de Lindigo : « Nou la traverse un paquet zocéan ». Il aura donc fallu un véritable coup de foudre entre les deux formations, en marge du festival Havana World Music 2017, pour que voie le jour Komsa gayar, nouveau CD de l’Indigo présenté mercredi 21 mars au New Morning, le temple parisien du jazz universel. 

Le New Morning entre rumba et maloya

Komsa gayar est l’aboutissement de ce parcours, l’essai transformé dans la prestigieuse salle de la rue des Petites-Ecuries du Xe arrondissement parisien. En première partie, Los Muñequitos se lancent dans l’arène avec un numéro de claquettes rumberas. Un show complet s’ensuit, rumbas profanes, séquence abakuá (de la confrérie de la région de Calabar, Nigeria) et chants yorubas avec l’immense voix de Martha Galarraga, habituée des différents groupes du pianiste cubain virtuose Omar Sosa, suprême invitée parmi les invités. Après une classe magistrale des percussionnistes, cette première partie se termine là où elle avait commencé, avec force démonstrations spectaculaires, agrémentées d’acrobaties et de maniements de machettes qui tiennent l’assistance à une distance respectueuse.

Reprendre une salle chauffée à blanc n’est pas toujours aisé. Lindigo le fait de belle manière, enchaînant les succès d’hier et les titres majeurs de leur nouvel album Komsa gayar, comme Somin ton kaz qui emporte l’adhésion avec ses entêtants refrains, le dialogue entre chanteur soliste et chœur, plus une touche électronique. Après quelques morceaux de cet acabit, une petite délégation de spectatrices aborde la scène, défiant les artistes en des chorégraphies aussi torrides que la musique. Puis, c’est au tour du guitariste Yarol Poupaud (FFF, Johnny Hallyday, Vieilles Canailles…) de prêter main forte à ses amis réunionnais sur quelques titres. Avec pour point culminant le très beau blues Si Solman, qu’il interprète en duo avec Jean Frédéric Madia au luth n’goni mandingue.

Changement d’ambiance avec le reggae Zamé kontan, l’une des cinq plages du disque où participe l’accordéoniste Fixi (Java, Tony Allen), pour un solo de piano à bretelles déjanté en diable. Los Muñequitos reviennent sur scène à la fin du concert, alors qu’Olivier Araste et les siens descendent à leur tour au milieu du public pour une version incendiaire de Komsa gayar, maloya festif, coloré pour l’occasion d’un jeu de tambours batá, ces instruments rituels utilisés dans les cérémonies de la santería, le vaudou cubain. Cette accointance est le fruit d’une passion commune pour la valorisation des racines africaines, enrichies par les apports d’Espagne pour les uns, d’Inde, de Madagascar ou des Comores pour les autres. Et chacun de défendre à sa manière la tradition et le culte des ancêtres.

Los Muñequitos, les dessins animés de Cuba

Diosdado Ramos, alias Figurín, actuel directeur des Muñequitos, prône une rumba pur jus, même s’il se garde de critiquer ceux qui sont tentés de la mâtiner avec d’autres formes musicales. Il faut dire que le groupe est une institution. Fondé en 1952 sous le nom de Guaguancó Matancero – guaguancó étant une forme de rumba et matancero signifiant la ville de Matanzas, berceau du genre – le public le baptise d’après le titre de l’un de ses succès, Los Muñequitos (les dessins animés). Aujourd’hui, dit Figurín, le collectif anime un projet communautaire d’école de danse et de percussion, principalement dans les quartiers défavorisés de Matanzas, la Marina, Pueblo Nuevo, Alturas de Simpson.

Citons trois dates clefs concernant Los Muñequitos. 1956 : le label Puchito sort l’un des premiers 33-tours entièrement dédiés à la rumba, partagé entre Guaguancó Matancero sur une face et Papín y sus Rumberos (Los Papines) sur l’autre. Précisons que la rumba n’était guère en odeur de sainteté à l’époque. En 2000, le groupe participe au disque La Rumba soy yo (Bis Music) qui obtient un Grammy Latino l’année suivante, première récompense majeure pour ce genre musical. Le 1er avril 2010, Los Muñequitos se produisent pour la première fois à Paris, au New Morning.

Le Maloya, culte des anciens

Lindigo est à l’heure actuelle l’un des groupes les plus populaires de La Réunion. Formé en 1999, il compte six albums à son actif, des centaines de concerts et des tournées internationales, comme celle de 2011 dans les Etats brésiliens de Bahia et du Pernambouc. Avec une grand-mère née au Mozambique, un arrière-grand-père tout droit débarqué de Madagascar, et son expérience des servis kabaré (grande fêtes d’hommage aux ancêtres) depuis l’âge de douze ans, Olivier Araste a un sérieux bagage pour se lancer dans son entreprise de revitalisation du maloya, genre majeur de La Réunion. Tout d’abord très traditionnel, le maloya de Lindigo s’est nourri, au fil du temps, des voyages et des festivals, de toutes sortes d’influences : reggae, funk, afrobeat ou samba.

Dans cet incessant mouvement, les claviers, l’accordéon, le n’goni se sont invités au milieu des kayamb (hochet en forme de radeau), piker (cylindre en bambou frappé avec deux baguettes), roulèr (tambour basse) ou sati (caisse en métal frappée avec des baguettes) traditionnels. Partis à Cuba avec l’idée d’élargir encore leur palette de rythmes, Olivier Araste et sa bande se sont laissés guider jusqu’à Matanzas, à la découverte du monde de la rumba, très différent de l’univers salsa auquel ils s’attendaient. Une chose est sûre, cela valait vraiment la peine de traverser « un paquet zocéan » !

Par Didier Ferrand | akhaba.com

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