NoBorder 03 donne de la voix

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NoBorder 03 donne de la voix

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Photos & video Nirmaan par Sylvie Hamon et Stéphane Fougère

Le Festival NoBorder de Brest fêtait en 2013 sa troisième édition, avec une programmation toujours aussi riche et exigeante, composée d'artistes renommés dans le milieu des musiques du monde et de jeunes talents très prometteurs, ainsi qu'un colloque, organisé par l'association DROM, centré sur le thème « Musiques (modale, tonale, orientale, occidentale, savante, populaire) : entre rejet et séduction ».

C'est au Quartz, première scène nationale de France pour sa fréquentation publique, qu'ont démarré les festivités le jeudi 12 décembre. L'Algérien Camel Zekri, en solo avec sa guitare, naviguant sur un sentier de traverse entre racines africaines et musique improvisée, a envoûté les spectateurs du Petit théâtre. Puis la Kreiz Breizh Akademi 4 s'est installée dans la salle du Grand théâtre pour présenter une création tournée vers le chant, la bien nommée Lieskan – « polyphonie » en breton –.

Les onze vocalistes et musiciens du quatrième collectif de la Kreiz Breizh Akademi, qui ont suivi l'enseignement de grands maîtres des musiques modales du monde entier, présentaient ce projet pour la première fois, devant près de mille cinq cents spectateurs, avec pour invité Manu Théron, fondateur du groupe vocal occitan Lo Còr de la Plana. Lieskan donnait ainsi le ton de ce festival, à savoir orienté sur les voix. La première soirée NoBorder s'est terminée au Cabaret Vauban avec une autre signature du label Innacor, et non des moindres, Jacky Molard Quartet, qui mêle avec raffinement et virtuosité musiques traditionnelles européennes, jazz et improvisation.

Le vendredi 13 décembre restera un jour porte-bonheur pour les sœurs Caronni puisque leur prestation, qui devait avoir lieu dans le petit théâtre du Quartz, a finalement été reportée sur la grande scène, tant la demande de réservations avait été importante. Las Hermanas Caronni est un duo composé des sœurs jumelles Laura (violoncelle, violon et chant) et Gianna (clarinettes et chant), originaires d'Argentine. On retrouve dans leur musique, outre le folklore argentin (chacarera, milonga, et bien sûr tango), des influences cubaines, klezmer, classiques et contemporaines. L'originalité de leurs arrangements et leur talent à communiquer ont réussi à charmer l'audience, en dépit de l'apparente sensation de froideur que diffuse l'espace du Grand théâtre.

Juste après, le public breton a pu savourer l'interprétation d'une nouba arabo-andalouse avec Françoise Atlan, grande interprète des traditions musicales méditerranéennes, et en particulier des chants judéo-espagnols et judéo-arabes, accompagnée par le prestigieux Orchestre de Fès, dirigé par Mohamed Briouel. Les artistes ne se sont pas attardés à faire un discours introductif savant sur le contenu de leur répertoire, préférant laisser parler les sons de leurs instruments : violon, alto, rebab, oud, târ et derbouka.

Françoise Atlan s'est tout de même arrêtée un instant pour traduire quelques phrases d'un poème chanté, afin que l'ensemble du public saisisse la beauté des chants d'amour interprétés tour à tour par elle et par le talentueux et impressionnant chanteur de l'Orchestre de Fès, Ahmed Marbouh. Originalement prévue pour être jouée pendant plus de huit heures, cette nouba, fut réduite à près d'une heure et demie pour cette soirée brestoise, ce qui n'a pas empêché les interprètes de briller à tour de rôle, à l'unisson comme en solo, immergeant le public au temps des Mille et Une Nuits grâce à leurs mélodies enjouées et illuminées.

En même temps se déroulait au Cabaret Vauban le concert du duo malgache Mar’na & Berto (chant, cordes et percussions), qui livrait leur vision d'un folklore enraciné, ouvert et raffiné, bref en accord total avec la démarche du festival. La soirée au Vauban s'est poursuivie par la prestation de Charkha, jeune groupe formé par des musiciens issus pour la plupart du collectif Izhpenn 12 de la Kreiz Breizh Akademi 2, et déjà auteur d'un premier CD, La Couleur de l'orage, tout fraîchement paru. Issues de la plume du flûtiste Gurvant Le Gac, les compositions de Charkha s'appuient sur des textes de poètes de différentes cultures du monde (Aimé Césaire, Nicolas Bouvier, ou Joan Lo Rebeca) traduits en breton par la chanteuse Faustine Audebert, comme pour le groupe Bayati, avec qui Charkha partage ses musiciens.

Librement inspirées par un certain jazz « mod'all » et des musiques orientales et africaines, les compositions de Charkha, denses et imprévisibles, bénéficiaient, outre de la voix de Faustine Audebert, des ornements du oud, du saxophone et de la flûte traversière, soutenus par une contrebasse et des percussions ethniques. Le sextette nous a entraînés progressivement dans son univers fait de paysages colorés, d'ambiances chaleureuses aux rythmes tantôt feutrés, tantôt obsessionnels, qui conduisent progressivement à la transe. En une quarantaine de minutes intenses, Charkha a prouvé qu'en Bretagne une nouvelle génération inspirée était en train de faire sérieusement bouger les lignes des musiques populaires à caractère modal.

C'est un groupe nigérien renommé qui a terminé la soirée du vendredi au Vauban, effectuant du même coup un retour attendu après plusieurs années de silence. Fondé par le chanteur et flûtiste Yacouba Moumouni, appartenant à l'ethnie peule, Mamar Kassey (nom d'un guerrier légendaire) mêle les rythmes et instruments traditionnels (flûtes, kamele n'goni, calebasse et percussions) aux sons de la basse et de la guitare électriques. Les textes, présentés avec pertinence et humour par Yacouba Moumouni, évoquent les problèmes de société au Niger, la famille, le droit des femmes.

Deux choristes-danseuses particulièrement actives contribuaient à l'ambiance survoltée du concert. Le groupe fut rejoint un moment par le flûtiste breton Jean-Luc Thomas, également directeur artistique du dernier album de Mamar Kassey et fondateur du groupe Serendou avec Yacouba Moumouni. Le groove obsédant de Mamar Kassey a ainsi tenu les spectateurs en haleine pendant une bonne heure et demie. Yacouba Moumouni était, quant à lui, prêt à continuer toute la nuit...

Le samedi 14 décembre, le festival débutait dès l'après-midi dans le petit théâtre du Quartz avec Le Bois qui Chante, une création pour le jeune public de Jean-Luc Thomas et David Hopkins. Dévoilant des talents de comédiens, les deux artistes évoquaient le souvenir d'un grand-père voyageur en ouvrant la malle de ce dernier, une malle évidemment pleine de souvenirs et, surtout, de flûtes. A travers les histoires lues dans son journal de bord – écrites par le conteur Patrick Ewen –, Jean-Luc Thomas et David Hopkins ont déballé et joué des flûtes du monde entier aux formes et aux sonorités très diverses. Leur pédagogique et fascinant voyage était accompagné de percussions, de projections de vidéos et de dessins, et a enchanté les spectateurs de tous âges.

C'est Lo Còr de la Plana qui a ouvert la soirée dans la grande salle du Quartz avec ses polyphonies occitanes. Les cinq chanteurs ont, comme à leur habitude, offert un spectacle « groovant » et truculent qui mêlait chants polyphoniques et percussions, entrecoupés d'histoires joviales, de remarques pétillantes et de saillies percutantes. Leur performance a même pris une tournure chorégraphique quand, se déplaçant avec les éclairages, ils ajoutèrent à leurs percussions des claquements de mains et de pieds, donnant à leur performance dynamique et revigorante une allure d'apéritif plantureux. Et comme ces Marseillais ont le sens de la convivialité, ils ont invité Gurvant Le Gac (Charkha) à glisser quelques notes flûtées dans leur « pastis-molotov ».

Leur succédant plus tard sur la même scène, le groupe vocal Armenian Voices a littéralement tranché en termes d'ambiance. Offrant un contraste saisissant, les vocalistes sagement et disciplinairement postés devant leur micro et leur pupitre, interprétèrent dans un premier temps des chants liturgiques et sacrés et dans un second temps des airs populaires de la tradition arménienne, le tout dans une ambiance sobre, voire ascétique. Qui a dit que les samedi soirs étaient forcément fiévreux ?

En revanche, la soirée au Vauban était placée sous le signe de la fête, avec tout d'abord les chansons brésiliennes de Mariana Caetano. Accompagnée par quatre musiciens électriques au son ancré dans les années 1970, la chanteuse nous a fait rêver avec ses textes réalistes chantés en portugais et en français, sa prestance théâtrale, ses refrains repris par le public, tout droits sortis de son dernier album, Mé Ô mond. Sans les cuivres présents sur l'album, la musique sonnait plus rock en concert, mais les ambiances plus tamisées étaient aussi bien là, et glissaient progressivement dans les parties instrumentales vers un rock psychédélique envoûtant.

Afin de laisser le temps aux techniciens d'installer le groupe suivant, Faustine Audebert (chant) et Yann Le Corre (accordéon) sont ensuite apparus sur une toute petite scène dans la salle. Après un chant a capella et une pièce instrumentale climatique, le duo a combiné ses talents sur un répertoire de danses bretonnes, invitant la salle à s'esbaudir durant ce court entracte.

S'étant entre-temps installé sur la scène principale, Nirmaan a créé la surprise avec son singulier univers sonore. Composé de musiciens issus de la Kreiz Breizh Akademi 3 et du groupe Dièse 3, la formation est tout à fait originale avec guitares électrique et douze cordes, violon et claviers, clarinette basse, batterie, percussions, et au chant traditionnel indien, Parveen Sabrina Khan, qui n'est autre que la fille du tabliste rajasthanais Ahmeed Khan, lequel a collaboré avec Erik Marchand et Titi Robin sur l'album séminal An Tri Breur.

Il est rare d'entendre du chant indien sur une musique fortement teintée rock, tant il est difficile d'assembler les deux genres. Les compositions de Nirmaan, qui empruntent au rock progressif, se prêtent pourtant facilement au jeu et permettent tous les écarts, allant du planant au métal, de l'expérimental au méditatif, soutenus par des rythmes obsédants et envoûtants. L'un des moments forts du concert s'est révélé être une pièce fondée sur un texte de Janet Frame, poète néo-zélandaise, lu par Parveen Sabrina Khan, au départ juste accompagnée par une guitare électrique bluesy.

Puis le chant indien s'installa avec les autres instruments, dessinant des horizons d'une inquiétante beauté, avant de céder de nouveau la place au mode récitatif, soutenu par une guitare aux accents mystérieux. Durant la performance, chaque pièce, planante ou sauvage, avait son lot d'épices indiennes et de parfums d'autres mondes. Ces recettes alléchantes donnent pour l'instant simplement une petite idée de l'étendue de l'art « musiculinaire » du groupe, à découvrir on l'espère très bientôt sur un premier album.

L'interlude suivant pour « changement de plateau » nous fit découvrir un duo vocal apte à tétaniser les puristes : Krismenn, chanteur de kan ha diskan et rappeur, avec le human beatboxer Alem (vice-champion du monde dans sa catégorie). Ou comment bousculer le kan breton à coup de rythmiques vocales. Comme si cette alliance n'était déjà pas assez subversive, Krismenn & Alem avaient convié pour cette soirée Erik Marchand en chair, en os et en (bonne) voix, histoire de confronter un chant rompu à la rusticité trad', avec le phrasé rap et une boîte à rythmes vocale. Livrant une forme de kan ha diskan secoué et percutant, les trois compères ont chauffé la salle comme ils auraient enflammé un dancefloor.

Puis c'est à Spontus qu'est revenu l'honneur d'animer le fest-noz proprement dit, avec un répertoire de laridés, gavottes, plinns, ronds de Loudéac et autres danses bretonnes, mêlées à des compositions originales. Les quatre musiciens sont des experts dans le domaine, et n'ont eu aucun mal à transformer immédiatement la salle de concert en piste de danse. Le duo Audebert/Le Corre et le trio Krismenn/Alem/Marchand (avec Parveen Khan en invitée) sont ensuite revenus jouer leurs secondes mi-temps au creux de la nuit pour achever cette troisième édition du Festival NoBorder sur un air de fête.

Une fois encore, NoBorder a parfaitement rempli sa mission de mise en valeur et en exergue de musiques populaires vivantes et mutantes, contribuant à enrichir et à renouveler les horizons d'un patrimoine musical commun à différentes cultures. En ces temps de normalisation forcenée, l'exigence affichée par ce festival a des allures de manifeste autant que de bol d'air, et trace fièrement les contours d'une autre vision des musiques du monde.

Par Sylvie Hamon et Stéphane Fougère | Ethnotempos | akhaba.com

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