Une après-midi brésilienne sous le signe de la résistance

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Une après-midi brésilienne sous le signe de la résistance

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Guilherme Kastrup © Patrice Dalmagne

« FO-RA TEMER ! FO-RA TEMER ! » À Villarceaux, comme à Paris lors de la cérémonie du Lavage de la Madeleine [1] quelques jours auparavant, Michel Temer, le nouveau président brésilien qui vient de prêter serment, n'est pas le bienvenu.

Encouragés par les artistes, opposants, simples démocrates ou farouches partisans de la présidente destituée Dilma Rousseff, sont venus dénoncer dans le Vexin ce qu'ils considèrent comme un coup d'état constitutionnel. Leurs armes : une prise de parole, des cris, des pancartes, des banderoles, brandies sur un lieu de concert. Le son du Brésil au Festival d'Île-de-France : l'endroit idéal pour manifester à distance une opposition à un gouvernement considéré comme illégitime.

Dans le parc du château francilien, les invectives anti-Temer se font nombreuses pour accueillir les Metá Metá, premier des sept groupes paulistes à monter sur scène, pour une après-midi de découverte des musiques produites dans la mégapole sud-américaine. Difficile de parler d'identité. São Paulo est une grande marmite dans laquelle se retrouvent toutes les influences et les racines du peuple brésilien. C'est aussi là qu'ont eu lieu les manifestations de rue les plus importantes depuis le départ forcé de la présidente réélue.

Metá Metá est sans nul doute l'affiche la plus prometteuse du jour. Inspiré par les orishás [2], le trio renforcé émet une énergie moitié punk, moitié mystique, qui ravit ses fans français, de plus en plus nombreux. Et dans les premiers rangs, les pancartes anti-golpe fleurissent au milieu des pogoteurs en transe.

À Villarceaux, la plupart des concerts se chevauchent et il faut courir d'une scène à l'autre pour espérer tout entrevoir. Afin de ne pas rater l'inconnu du jour, Guilherme Kastrup, venu montrer son univers musical, fait de pop digitale, d'électro, de collages et d'enregistrements régionaux, nous faisons l'impasse sur Casuarina, débarquant de Rio pour remplacer au pied levé les mythiques sambistes Demônios da Garoa, qui ont déclaré forfait.

Le batteur, percussionniste et producteur éclairé – on lui doit notamment A mulher do fim do mundo, le dernier chef d'oeuvre d'Elza Soares dont il dirige la tournée –, est aux anges : chacun de ses morceaux aux consonances les plus diverses est scandé par un slogan virulent et par les hurlements du public.

« C'est un rouleau compresseur qui nous arrive dessus, intense et cruel, une conspiration appuyée par les médias brésiliens, dont la campagne négative contre la gauche a des relents de maccarthysme »,  se lamente Kastrup. « Les artistes doivent utiliser leur pouvoir pour rétablir la vérité et dénoncer le début d'un processus répressif. » Le musicien, grand amateur de danse contemporaine, fan de Black Sabbath et de Milton Nascimento, terminera son set en brandissant une banderole en français sur laquelle on pourra lire : « CONTRE LE COUP D'ÉTAT AU BRÉSIL ».

Même agitation de pancartes et mêmes poings levés du côté de Tulipa Ruiz, qui fait le show aux Vertugadins, des Os Mulheres Negras, imperturbables dans leur numéro de duettistes facétieux au Château du haut, ou des Bixiga 70, dont l'afro-beat à la sauce métisse met le feu au Potager. Pour clore cette après-midi quelque peu turbulente, la pelouse principale, entourée de baraques à caïpis et de stands de tira-gostos (amuse-gueules), rassemble tout ce petit monde devant le concert de Criolo. Le rappeur, fort de son charisme et de sa réputation, est un habitué désormais des scènes parisiennes.

À la Madeleine, c'est Caetano Veloso qui aura servi de catalyseur dans la lutte qui s'exprime contre les nouveaux détenteurs du pouvoir au Brésil. L'artiste, tout acquis à la cause des manifestants, avait posté une photo de lui brandissant une pancarte explicite juste avant de monter sur scène lors de la cérémonie d'ouverture des J.O de Rio en août dernier.

Loin des protestations, le Festival d'Ile de France, lui, se poursuit jusqu'au 9 octobre.

Par Stéphane de Langenhagen | micmag.net, 5 septembre 2016

[1] Le Lavage de la Madeleine consiste en des festivités brésiliennes de rue inaugurées chaque année par une cérémonie œcuménique, en l'église parisienne de La Madeleine.

[2] Les orishás sont des divinités nées en Afrique de la culture yoruba. Elles influencent de nombreuses pratiques religieuses afro-américaines, dont le candomblé au Brésil.

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