Détours de Babel afro-grenoblois

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Détours de Babel afro-grenoblois

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Photos Yvon Ambrosi

La 8e édition du festival grenoblois Détours de Babel, du 16 mars au 7 avril, a mis à l’honneur des musiques d’Afrique blanche et noire, du Maroc aux deux Congo, du jazz sans frontière et de la tradition sans âge, des cultures complices.

Il descend les marches de la salle, dans le dos des spectateurs, en costume coloré, le visage enfoui sous un masque noir surmonté de cornes de bœuf. Il se dirige vers la scène, dans la pénombre. On se demande s’il ne va pas rater une marche, et se vautrer, tellement il fait sombre et que sa vision doit être certainement très réduite par son loup. Mais il parvient à monter sur scène où il met en action plusieurs magnétos, à l’ancienne, avec bandes magnétiques surmontées en hauteur d’où surgit une voix débitant un texte anticolonialiste. La musique est déjà lancée par un piano, une batterie, une guitare qui fait violoncelle. C’est le spectacle en ce mercredi 21 mars à l’Ilyade, centre culturel de Seyssinet-Pariset, commune au nord de Grenoble, en cette 8e édition du festival Détours de Babel de la capitale iséroise.

Qui porte des œufs ne se bagarre pas : un jazz inclassable

Le show, très singulier, s’appelle « Celui qui transporte des œufs ne se bagarre pas », selon un adage du Congo-Kinshasa. Il est conçu par les Français Valentin Ceccaldi (guitare violoncelle) et le pianiste Roberto Negro, le leader du groupe, né à Turin de parents italiens, qui a passé les quatorze premières années de sa vie à Kinshasa, la capitale de la soi-disant République démocratique du Congo. « Kin la belle », 17 millions d’habitants aujourd’hui, fut la métropole la plus musicale d’Afrique subsaharienne avec son demi-millier d’orchestres avant la déflagration politique et meurtrière du pays avec la guerre civile déclenchée en 1996.

Sur les planches de l’Yliade, l’homme au masque se débarrasse de son cache. C’est un Blanc belge barbu, Bart Maris, qui se saisit de la trompette. Le concert bat son plein, déconcertant, inhabituel. Maris porte un costume à l’effigie de Patrice Lumumba (né en 1925), leader de l’indépendance du Congo belge, assassiné en 1961. Le spectacle est une suite de musiques sans interruption, martelées par les percussions du Burkinabé Marcel Balboné, ne donnant guère aux spectateurs le temps d’en applaudir chaque morceau. Alors que les magnétos récitent des textes des romanciers kino-congolais In Koli Jean Bofane (né en 1954), Fiston Mwanza Mujila (né en 1981), du poète québécois Gaston Miron (1928-1996), de l’écrivain et cinéaste italien sulfureux Pier Paolo Pasolini (1922-1975), sous une sorte de jazz transculturel et inclassable.

Un trio de jazz mystique et sans frontière

Le jeudi 22 mars est consacré à un autre jazz, lui aussi sans limite parce qu’il s’agit d’une musique mêlée de transe marocaine gnawi, de tambours du Congo-Brazzaville, ancienne colonie française. A La Source, salle de Fontaine, banlieue est de Grenoble, la première partie de la soirée de ce milieu des Détours de Babel 2018, est assurée par trois virtuoses, trois compères, le pianiste grenoblois François Raulin, en tenue aux tons bleus, le joueur de la basse guembri marocaine Majid Bekkas, en habit et calotte bruns, et du batteur congolais, habillé de teintes rouges, Emile Biayenda.

Le groupe joue des mélodies d’abord tranquilles, puis se lance dans une accélération du tempo, un dialogue soutenu entre ses trois instruments, alors que Majid chante des invocations qui fusionnent des spiritualités des deux côtés du Sahara, le soufisme gnawi, ce vaudou musulman d’Afrique du Nord. On sent chez le trio une complicité, un accord intime qu’ils communiquent aisément au public avec leurs compositions à la fois reconnues et novatrices. Un jazz, au sens d’attitude musicale rigoureuse et libre, qui fait passer à Raulin, Bekkas, complices depuis sept ans, et Biayenda les frontières d’une culture à l’autre, avec une agilité élégante et communicative, un mysticisme sans totem. De toute façon les racines du jazz sont africaines. Les trois compères ont préparé, sur les mêmes planches, l’avènement des Tambours de Brazza.

Tambours fous de Brazza

Ils arrivent progressivement de chaque côté de la scène, pantalon rouge, marcel noir. Ils sont six frappeurs congolais de peaux sur longs fûts en bois, ancêtres rudimentaires des congas cubains sophistiqués. Le groupe est mené par Emile Biayenda, à la batterie, le fondateur en 1991 de la troupe qui réunit aussi à la guitare électrique Philippe Parant, un Blanc quinquagénaire natif d’Asnières, à la basse, toute aussi électrique, le jeune malgache Julio Rakotonanahary. Ils forment tous les Tambours de Brazza, Brazzaville, capitale de l’ancienne colonie française de l’autre côté du fleuve Congo. Les six tambourinaires congolais, de toute corpulence et musclés, du fluet au massif, Ghislain Makoumbou, Pierrick Nzoungani, Gabriel Banoma, Rostant N’ganga, Vivien Mbizi, Bertrand Kikonda, soutiennent le chant incantatoire de Soli Matsimba, en robe blanche.

La troupe interprète longtemps, collectivement, une musique qui explore les rythmes traditionnels des différentes régions du Congo-Brazzaville, alors que les guitares de Philippe Parant et Julio Rakotonanhary jouent la rumba congolaise, cette tournure africaine moderne de la musique populaire cubaine dite la rumba, née, aussi, de la musique catalane d’Espagne. Encore un brouillage heureux des frontières culturelles. Les six tambourinaires font des facéties avec leurs instruments au grand bonheur du public, des jeux individuels où chaque frappeur fait preuve de la maîtrise personnelle de son outil, avant que François Raulin et Majid Bekkas les rejoignent dans un final euphorique.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com

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