Quand Cesaria Evora sort de la nuit capverdienne

reportage

Quand Cesaria Evora sort de la nuit capverdienne

Je ne me rappelle plus de quel mois du second semestre de l’année 1991 il s'agit. Nous sommes alors quatre journalistes, certainement les premiers venus de France, peut-être d’Occident, avec le manager José da Silva et le responsable de promotion François Post, pour la rencontrer une fin de matinée impeccable, la couleur du ciel répliquant celle de l’Atlantique entourant São Vicente, l’île sèche de Cesaria. Elle nous reçoit à Mindelo, la métropole du lieu, jadis appelée « le Petit Brésil » pour son dynamisme économique et la frénésie de sa vie nocturne. Cesaria habite au 7 de la rue William Du Bois, dédiée à l’intellectuel afro-américain, militant des droits civiques. Le bâtiment a un rez-de-chaussée ouvert aux quatre vents, mué en dépotoir, et un seul étage, ou ce qu’il en reste : le balcon s’est effondré depuis longtemps, la deuxième pièce, le « salon » n’a plus de plafond —de tout façon, il ne pleut, presque, jamais sur Mindelo. C’est ici que réside la diva (encore) aux pieds nus, encore ignorée par la bonne société capverdienne, entre une mère albinos ancienne cuisinière devenue presque aveugle, un fils traînard, une fille avec ses deux enfants et son compagnon, tous deux désœuvrés.

Cesaria farfouille un petit meuble boiteux pour rassembler assez de tasses pour le café à offrir aux « invités », ou plutôt des récipients dépareillés, voire en métal. Elle semble un peu intimidée par une délégation venue de si loin, ou pas tant que ça quand elle lance à son producteur quelques vannes en créole ; dérision et autodérisions constituent une autre grande spécialité capverdienne. Il faut dire que Cesaria, Cize pour le diminutif, nous connaît déjà. Depuis un dimanche à Angoulême, une après-midi du 2 juin 1991 nettoyée par l’orage matinal, aux Musiques Métisses. Le festival pionnier des musiques du monde avait dressé une scène au centre des HLM du quartier Basseau. En coulisse, en robe à fleurs, Cesaria tirait des bouffées de blonde entre deux gorgées de rhum pour neutraliser le trac : elle chantait pour la première fois devant un public « international ». Quand vint son tour, Cize gravit d’un pas lourd les marches pour arriver sur les planches pieds nus, surprenant les spectateurs vite conquis par son chant entre sucre et cannelle, la morna. Ses morceaux acoustiques l’emportaient sur les titres électrifiés. Je l’interviewais le lendemain dans le XXe arrondissement de Paris, dans les locaux de Mélodie, sa maison de production de l’époque. Ainsi, le premier article qui lui avait été consacré dans la presse française paraissait dans Libération ; la plupart des titres à l’époque ouvraient si peu leurs colonnes aux musiques du monde.

Rue William Du Bois, son badge artiste de Musiques Métisses est accroché à une porte. Les retrouvailles à Mindelo sont donc sous de bons auspices, le soir essentiellement. Enfin, les longues nuits des piano-bars, comme le Je t’aime (en français), peut-être le plus réputé, où officie l’un des as du piano, Chico Serra, parfois rejoint par un autre parrain de la musique urbaine capverdienne, le clarinettiste Luis Morais. Cize est juchée sur un tabouret, un bras posé sur le bar, l’autre tenant le micro : elle chante sa morna, le spleen des mauvais jours, la nostalgie sans souvenir, le paquet de blonde, le verre de brandy à portée de main. Le cafard est souvent éloigné par une coladeira voluptueuse, un collé-serré qu’affectionnent les mâles du club, autochtones, marins venus d’ailleurs pour se frotter à quelques filles de joie, demi-mondaines, ou leurs maîtresses. Cize plaisante avec tous, copine avec toutes, le regard dénué de tout jugement, elle, qui a été élevée par de strictes bonnes sœurs. On lui glisse quelques billets, offre un nouveau verre. Cette année-là, elle a cinquante ans et rien du tout. Mais, elle commence déjà sa sortie de la nuit capverdienne dont elle porte la sodade pendant vingt ans sur les scènes des cinq continents, comme les cinq millions de disques qu’elle a vendus avant de partir le 18 décembre 2011.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com

albums relatifs