Paimpol, musique et vieux gréements

reportage

Paimpol, musique et vieux gréements

Alors que le festival du Chant de Marin de Paimpol annonce les dates de sa prochaine édition les 13, 14 et 15 août 2021, retour sur une édition 2019 particulièrement réussie, sans faux pas, dans le respect de l’environnement, la bonne humeur et une très appréciable convivialité.

En prémices aux trois jours de cette 14e édition, le jeudi 1er août voyait converger les vieux gréements de toutes tailles vers la baie de Paimpol. Le coup de canon de l’Etoile du Roy, impressionnant trois-mâts carré de 46 mètres passant l’écluse pour entrer dans le port, lançait les festivités.

Avant que la marée ne remplisse le chenal en fin d’après-midi, les 182 embarcations caracolaient dans la baie, parées de leurs plus beaux atours : voiles aux tiers ou carrées, cornes, misaines et grands pavois tendus entre hune et beaupré. Puis ils passaient l’écluse, les petits d’abord, les gros ensuite, sous les applaudissements d’une foule massée sur les promontoires, pontons et quais. Les grands trois mâts comme Le Français ou Le Marité rentraient au chausse-pied, rejoignant dans le port une armada extraordinaire qui allait faire le bonheur des festivaliers tout au long du week-end. À bord, visites et conférences, expositions ou scènes musicales ; sur les quais, un chatoyant enchevêtrement de pavois et de voiles dans le soleil, ravissant les photographes, amateurs ou professionnels.

Gouel kan ar vartoloded

Le festival du Chant de Marin de Paimpol revendique être le seul festival qui édite ses billets d’entrée en breton, sous le nom de Gouel Kan ar Vartoloded : littéralement, “gouel” pour la fête, “kan” pour le chant et “vartoloded” pour le marin. En cette année 2019, il fêtait son 30e anniversaire et sa 14e édition. Les deux premières ont eu lieu en 1989 et 1991, puis après une longue pause tous les deux ans depuis 1997. Aujourd’hui, il prend place dans le carré de tête des grandes manifestations musicales organisées en Bretagne, aux côtés du Hellfest de Clisson, des Vieilles Charrues de Carhaix et de l’Interceltique de Lorient.

Au-delà du chant de marin, qui reste sa grande spécialité, avec plus d’une soixantaine d’ensembles venus du Québec et des USA, de Russie et de Pologne, nombreux des Pays Bas et de Grande Bretagne, d’Ecosse, d’Irlande et du Pays de Galle, mais aussi de toutes les régions de France et bien sûr de Bretagne, le festival accueillait aussi son lot de stars internationales : l’ex-ministre du Brésil Gilberto Gil, Goran Bregovic et son orchestre des Balkans, les Américains de Pink Martini, Le Mystère des Voix Bulgares, le Nigérian Femi Kuti, le Togolais Peter Solo et ses amis du Vaudou Game, les Irlandais de Kíla, la Brésilo-parisienne Flavia Coelho ou la Galicienne Mercedes Peón.

L’Hexagone n’était pas en reste dans le programme, avec l’énergique Jeanne Added, le placide Bernard Lavilliers, les fouteurs de ouaille Soviet Suprem ou Motivés ! Et la Bretagne se taillait la part du lion avec Tri Yann, qui annonce sa retraite après 50 ans de scène en 2020, Denez et Yann Tiersen, Erik Marchand, la Kreiz Breizh Akademi, Hamon-Martin Quintet, Jacky Molard Quartet et une impressionnante liste de chanteurs et musiciens de fest-noz, parmi lesquels les Frères Morvan, le Trio Guichen-Barou-Moal, le duo Hamon-Girault, Jean Baron et Christian Anneix.

En lutte et solidaire

Le festival du Chant de Marin de Paimpol se caractérise par un fort esprit de lutte et de solidarité populaire. Très présent dans l’implication des 1800 bénévoles de tous âges, il ressortait bien sûr dans la programmation. Comme le soulignait la tête d’affiche du dimanche 4 août Bernard Lavilliers, le partenariat établi avec l’association SOS Méditerranée, pour l’aider à poursuivre l’action indispensable qu’elle mène pour le sauvetage des migrants était exemplaire. D’autres phrases militantes fusaient sur les sept scènes du festival. Nous avons voulu sonder la nature de l’engagement de quelques artistes qui ont éclairé ce programme 2019.

Mouss Amokrane, engagé pour la fraternité.

 « Aujourd’hui, on est motivé pour être vivant, pour partager, pour rencontrer les gens, pour découvrir d’autres cultures, pour agir sur ce qui nous paraît le plus évident : la fraternité. Dans le triptyque, c’est l’élément sur lequel on peut avoir le plus d’impact. La liberté et l’égalité, c’est beaucoup plus compliqué, plus politique. La fraternité passe par des choses sur lesquelles on peut concrètement agir. On est motivés pour trouver ces espaces-là, les valoriser, remercier les gens d’être généreux, bienveillants. »

« On rencontre partout des réalités d’engagement, de mobilisation, d’humanisme, avec des gens qui cherchent à trouver des solutions. Certes l’adversité est là, la situation est complexe, la désillusion peut prendre toute sa place, le cynisme peut dominer, mais on peut aussi le regarder par une autre lorgnette. Il n’y a pas que des échecs ou des défaites, il y a aussi des victoires, des gens qui progressent, qui agissent d’eux-mêmes, qui se disent qu’ils vont faire ce qu’ils peuvent. Grâce à la musique, nous avons la chance d’être au contact de toutes ces dynamiques collectives, en milieu rural, en milieu urbain, dans tout le pays, où les gens font des choses parce qu’ils ont envie que ça bouge. »

Mathieu Hamon, chanteur - agriculteur engagé

 « Nous nous sommes beaucoup engagés sur des sujets comme Notre-Dame des Landes, qui est près de chez nous. On a fait une chanson avec Sylvain Giraud pour accompagner ce mouvement. On est allé souvent faire de la musique sur les événements qui s’y déroulaient. La lutte a été extrêmement dure. Quelques semaines avant la conclusion heureuse, on pouvait penser que tout était perdu. Comme à Plogoff ou au Larzac, ça s’est joué à pas grand-chose. »

Clameurs, la création présentée à Paimpol par le Hamon Martin Quintet, s’inscrit dans la continuité de cet engagement. « C’est un spectacle poétique et politique. Ça permet de dire des choses par le biais de chansons comme “À nos vingt ans”, du grand poète anarchiste Gaston Couté, au texte antimilitariste pur jus, ou de chansons engagées de Brassens, de Marc Ogeret… »

« On n’est pas voué à faire des chansons sur tout ce qui se passe. Ce n’est pas notre objectif. On n’a pas fait de chanson sur le mouvement des gilets jaunes, mais je le respecte totalement. Tous les gens qui sont à la base de cette mobilisation veulent se sortir de quelque chose qui devient très oppressant. J’ai beaucoup admiré les rassemblements hebdomadaires pendant la période hivernale. Ils ont eu un écho incroyable. On aimerait que ça puisse aller plus loin, mais ce n’est pas facile. »

« Depuis que je chante, je suis toujours agriculteur. Pour résumer la situation, avant il y avait une agriculture intermédiaire, avec des exploitations ni trop petites, ni trop grandes, qui restait familiale et raisonnable. Et au fil du temps, cette agriculture a presque disparu. Maintenant, il y a ce qu’on va faire chez moi, quelque chose qui se trouve assez à la marge : on fait du lait avec des vaches bretonnes, on transforme tout et on met en vente directe. Et de l’autre côté, il y a une agriculture qui s’industrialise de plus en plus et qui devient intransmissible, parce que les capitaux sont beaucoup trop importants. Cette agriculture est gérée par des investisseurs, plus par des paysans, pour qui ça devient totalement invivable. Mais il y a moyen de faire des choses radicalement différentes, à notre façon, et de vivre normalement de ce qu’on fait. »

Ann O’aro, engagé contre l’inceste

 « Mon combat ou mon militantisme se trouve dans le fait de dire, pas de revendiquer. Laisser l’espace au gens de faire le pas, s’ils le souhaitent pour essayer de comprendre ce dont je parle, ou pas. »

Dans les chansons de son premier disque, la Réunionnaise Ann O’aro prend à bras le corps le traumatisme de l’inceste que lui a fait subir son père. Un problème trop souvent étouffé. « En interview, parfois, je parle frontalement, parce qu’il est important qu’un état des lieux soit fait sur l’inceste, qui ronge encore de nos jours pas mal de sociétés. Ça ne vient pas de nulle part, c’est le fait de rapports humains biaisés, de rapports de pouvoir, de colonisation / décolonisation… Venir avec des armes, proposer des choses aussi radicales que la violence n’apporte rien. Ce n’est pas en enlevant l’espace des autres que l’on va conquérir un espace en nous… »

« La danse est un outil pour travailler sur moi-même et les arts martiaux pour travailler ma relation à l’autre. »

Peter Solo, engagé pour améliorer la condition des femmes

Très engagé pour la préservation de l’environnement, conformément à l’esprit de nature associé au vaudou, Peter Solo revient aussi toujours à la défense de la femme, dans des chansons comme “Pas contente” ou “Tata fatiguée”.

« Je suis féministe ! J’ai perdu mes parents quand j’avais neuf ans et j’ai été élevé par ma grand-mère. L’éducation, la morale, la discipline, la rigueur m’ont été procurées par ma grand-mère. J’ai vu comment elle a souffert pour nous élever, nous nourrir. »

« Je parle de la souffrance des femmes, en Afrique comme en Europe, où elles travaillent tous les jours sans parvenir à s’en sortir. Ça me touche beaucoup. Quand je parle des femmes, dans mes chansons, je parle aussi de la nature. C’est la Mère Nature qui n’est “Pas contente”. Parce que l’on n’est pas reconnaissant envers elle. Dans le vaudou, cette féminité est incarnée par des divinités comme Kakarako, la combattante, ou encore Dan, divinité de l’air, qui s’immisce partout. Elle nous aide à prendre des risques, à aller jusqu’au bout de nos rêves, à ne jamais avoir peur de la mort, d’adorer la mort pour pouvoir apprécier la vie. Quand tu as peur de la mort, tu fais les choses en courant. Mais quand tu n’as pas peur, tu les fais tranquillement : tu es prêt à chaque seconde. »

Femi Kuti, engagé pour l’Afrique et pour la paix

Une des chansons de One People One World, l’album de Femi Kuti paru en 2018, s’intitule “Africa Will Be Great Again”. N’y voyez pas une paraphrase ou une réponse au slogan “Make America Great Again”, de triste renom.

« Cette chanson encourage les jeunes générations d’Afrique à ne pas baisser les bras. Je leurs dis : “Ne soyez pas fatigués, soyez inspirés !” Oui, nous avons nos problèmes, mais ce n’est pas le moment de s’enfermer dans la tristesse. Il faut nous motiver. Du temps du boum du pétrole au Nigeria, beaucoup d’argent a été détourné. Mais ce n’est pas une raison pour laisser tomber l’Afrique. Il est temps de se mobiliser, de mettre en œuvre notre énergie positive pour faire de l’Afrique un continent que le monde envie. »

L’album est également un plaidoyer pour la paix.

« C’est mon état d’esprit. Si nous ne réalisons pas que nous vivons tous sur la même planète — que ce qui se passe en France, en Angleterre, en Amérique ou ailleurs nous affecte en Afrique, et vice versa — nous sommes voué à la stupidité de l’espèce humaine. Les problèmes autour du nucléaire ou du climat affectent tout le monde. Nous devons comprendre que nous construisons ce monde ensemble et qu’il faut nous rassembler pour le faire fonctionner, si l’on ne veut pas qu’il s’effondre. Le plus tôt nous auront compris cela, le mieux ce sera pour tous. »

Par François & Anne Bensignor | akhaba.com

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