Barbès Café, le bled de Paris

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Barbès Café, le bled de Paris

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Photos : Julien Borel

Les premiers sont arrivés vers 1860. C’était des tambourinaires kabyles qui venaient jouer en France la musique de leur terroir. Puis, trente ans après, les premiers bataillons du « bled » commençaient à débarquer en métropole pour trimer dur, économiser sur tout, se faire tuer dans les deux guerres. Comme tous ceux rester « là-bas » : ils n’étaient ni citoyens français, ni algériens colonisés, pourtant ils existaient bel et bien, enfin, surtout mal.

Il fallait attendre le 1er novembre 1954, la lutte de libération, pour savoir à leurs propres yeux et à faire découvrir aux colonisateurs qu’ils étaient Algériens. Entre-temps, dès 1908, les premiers cafés « arabes », berbères kabyles en fait, se sont ouverts à Paris où les immigrés algériens écoutaient les chansons du pays, l’œil souvent embué par la saudade.

Barbès Café, le spectacle, raconte l’essentiel de cette histoire, ses moments importants, une évolution toujours traduite en musique. Une culture qui existe depuis plus de cent ans en France et trop souvent ignorée. Méziane Azaïche avait « cela en tête depuis des années ».

Méziane, c’est le patron du Cabaret Sauvage, au nord de Paris. Il a conçu le spectacle donné plusieurs soirs dans son magic mirror en mai 2011. Il a imaginé le rade sixties de Lucette où son amant Mouloud, gapette de titi parisien, et autres comparses viennent écluser quelques verres après le turbin. Il a le blues du bled, Mouloud.

Une lumière s’allume : une scène apparaît à droite du comptoir de Lucette et sa serveuse. « Algérie, mon beau pays/Je t'aimerai jusqu'a la mort », déclame, en français, Hafid Djemaï, mandole en mains, descendant d’une fameuse dynastie de musiciens à Alger. Les autres, une dizaine de joueurs, le suivent, derbouka, violon, guitare sèche, congas, basse électrique, batterie, bendir.

Ils reprennent Algérie mon beau pays, hymne nostalgique de Slimane Azem (1918-1983), venu travailler en France dès 1937 pour y devenir le chantre de l’immigration algérienne et kabyle en particulier sur les rythmes de ses Djurdjura natales, ceux de la çanaâ, la mélodie arabo-andalouse d’Alger, ou du chaâbi qui en dérive. Le genre de prédilection d’une autre figure de l’exil maghrébin, l’Algérois Dahmane El Harrachi (1926-1980), en France dès 1949, inventeur de Ya Rayah, la mise en garde pour celui qui part, mondialisée par Rachid Taha.

La mise en scène de Géraldine Bénichou est un aller et retour entre le zinc de Lucette, où on évoque les « difficultés », solitude, racisme, exploitation, guerre d’Algérie, indépendance, et là scène, où se succèdent des chansons emblématiques d’Algérie et du Maroc, de leur immigration qu’elle soit musulmane ou juive avec le fils de la Casbah Lili Boniche (1921-2008) et son tango chaâbi algérien Alger Alger, ou le Bônois Salim Halali (1920-2005) et sa légendaire reprise du patrimoine chaâbi marocain, le festif Sidi H’bibi que chante d’une voix puissante Samira Brahmia.

Véritable découverte de Barbès Café, Samira, née dans le Doubs et grandie à Alger, manie à la perfection la plupart des musiques de terroirs algériens à l’exemple du raï rude et frénétique de l’Oranie, le Ana wa gh’zali de Cheikha Rimitti (1923-2006), animatrice infatigable des cafés arabes avant d’être happée par la scène world music.

Avec Méziane Azaïche, Nasreddine Dalil, en costume et fez sur scène, membre du splendide collectif maghrébo-breton Mugar, n’a pratiquement pas oublié aucun genre du bled dans sa conception et direction musicale du spectacle où il instille aussi des mesures de jazz, de reggae.

Une création qui tourne ce vendredi 21 octobre dans le cadre des Musicales de l’Institut du monde arabe, samedi 21 au Cap d’Aulnay-sous-bois pour le festival des Villes des musiques du monde, le samedi 3 décembre à Strasbourg dans le cadre du festival Méditerranée.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com

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