Le butô sur une autre planète

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Le butô sur une autre planète

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Akaji Maro © Yasuhiro Kobayashi

Le Japon, pays de tous les contrastes et au lourd fardeau historique, héberge une société encline à rebondir face aux nombreux coups du sort. Après la seconde guerre mondiale et les catastrophes nucléaires que le pays a dû essuyer, toute une génération d'écrivains, de cinéastes et notamment de danseurs est parvenue à transcender ses doutes existentiels grâce à la création artistique.

Le butô « Danse des ténèbres » incarne l'avatar parfait de cette sortie du désarroi, de l'abîme du non sens de la vie humaine après l'anéantissement de la guerre, en se faisant simultanément création originale et thérapie cathartique. C'est Hijikata qui en sera l'avant-gardiste, influencé tant par l'expressionnisme allemand que par les écrivains français maudits comme Artaud et son théâtre de la cruauté.

Cette nouvelle danse a pour parti-pris de se démarquer nettement des formes japonaises classiques du kabuki ou du nô en réinvestissant symboliquement le corps, unique preuve de l'existence de l'homme et de son lien indéfectible avec la nature. Ce corps semble ainsi habité par une lenteur sourde qui détermine le rythme de la respiration et de ses mouvements et qui ancre l'individu au sol tout en le fondant dans un univers aux limites floues.

Le butô va donc requérir du danseur qu'il vide son corps, qu'il se sacrifie dans la danse afin de se désaliéner de son conditionnement social, qu'il se laisse imprégner, dans une quasi-nudité, par les émotions ressenties qui le mettront en mouvement. Laisser le corps répondre spontanément à l'imagination stimulée répond donc à une recherche d'esthétisme singulière mais qui se détache de toute grandiloquence en puisant dans les gestes du quotidien. Il s'agit, effectivement, avec le butô de montrer, et non de dissimuler, la fragilité de l'être, de faire levier sur les angoisses les plus profondes comme celles de la mort en se livrant à une appropriation du grotesque sous toutes ses formes.

Ce sont sous ces auspices qu'Akaji Maro fondera en 1972 la compagnie Dairakudakan – en japonais, « le grand vaisseau du chameau » – là où il enseignera, tel un chaman des temps modernes, la maîtrise du corps perçu comme un médium avec la nature. Ce personnage phare du théâtre underground des années 60 à Tokyo témoigne d'un parcours à la hauteur de ses spectacles. Un itinéraire biographique marqué par le trouble et la démence d'une mère qui sombre dans la folie après le décès d'un père mort au combat pendant la guerre du Pacifique.

Orphelin dès l'âge de deux ans, Akaji Maro n'a pas eu d'autre choix que de se forger ses propres repères, dans la boxe puis dans des études universitaires de théâtre, motif principal de sa venue à Tokyo. Immergé dans l'effervescence du quartier de Shinjuku fédéré autour de Shuji Terayama et de son théâtre-cinéma expérimental, il se retrouve à accompagner Hijikata à ses débuts dans les cabarets et à rejoindre une troupe libertaire Jokyo Gekijo.

Très vite, de grands réalisateurs de films tels que Seijun Suzuki, Takeshi Kitano ou encore Quentin Tarantino le repèrent et c'est aujourd'hui, à soixante douze ans, qu'il compte plus d'une cinquantaine de spectacles à son actif. Cependant, si la réussite est à la clé, si le succès couronne la route de la métamorphose de la douleur en création, des marques indélébiles parsèment le pavement de celle-ci. Son leitmotiv artistique est notamment constitué d'images obsessionnelles de destruction. Citons-le : « Le sentiment de catastrophe m'a toujours habité, j'ai toujours eu cette conscience de la fin imminente de notre monde, j'en ai développé un sentiment de renoncement à la pérennité des choses, de l'humanité ».

Rencontre avec Akaji Maro à l'issue du spectacle " Symphonie M " par la Compagnie Dairakudakan à la MCJP de Paris

Dans la danse-théâtre d'Akaji Maro, les excès ont tous les droits au service de créations où les contraires s'allient avec un tel goût de la transgression que ses spectacles en viennent à être qualifiés de « rabelaisiens ». Dans le dernier en date, La planète des insectes, accompagné de ses vingt-et-un danseurs, il met en scène un monde futuriste où les insectes ont supplanté les hommes. « Il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas sur les insectes. C’est cette zone d’ombre qui m’intéresse. L’espèce humaine étant une branche de l’évolution des êtres vivants, il doit rester quelque part en nous une trace de nos ancêtres les insectes. On croit observer les insectes, mais ne serait-ce pas eux qui nous observent ? ».

Un univers science-fiction où tous les éléments du décor, les cages, les barreaux et le métal donnent une dimension apocalyptique qui n'est pas sans rappeler la cartographie de la ville de celui qui en signe la bande son : Jeff Mills, pionnier et figure majeure de la techno minimaliste de Detroit accompagné de Keisuke Doi, virtuose de la flûte shakuhachi. Jeff Mills avait déjà collaboré avec Akaji Maro en 2012 sur la pièce Virus qui célébrait le quarantième anniversaire de la compagnie Dairakudakan. Jeff Mills est un touche-à-tout hors pair avide de collaborations en tout genre avec des artistes contemporains. Il travaille dès 2000 sur la fusion de l'image et du son et présente au Centre Pompidou sa bande-son inédite du film muet Metropolis de Fritz Lang. En 2015, Jeff Mills se voit également nommé par l'Auditorium du Musée du Louvre, artiste résident des Duos Ephémères, dont l'objectif est de mêler musique, film, danse et poésie en live.

Pour La planète des insectes, il déclare : « j'ai tenté d'exprimer avec ma musique une atmosphère cosmique, une autre dimension, un autre monde » pendant qu'Akaji Maro proclame que « sa musique réveille et stimule des parties de notre corps auxquelles nous ne faisions pas attention, dont nous n'avions jusqu’alors pas conscience. Grâce à ces stimulations, nous découvrons notre propre corps différemment. La musique de Jeff Mills nous propose d'observer l'intérieur de notre corps. Elle a ça en commun avec le butô. » Keisuke Doi, participe, quant à lui, depuis 2008 aux créations de Dairakudakan en tant que compositeur prompt à transformer la musique traditionnelle japonaise mélancolique et les sonorités de la flûte classique shakuhachi en mélodies futuristes improvisées.

La Planète des insectes est à la Maison de la culture du Japon à Paris jusqu'au 20 juin.

Par Sandrine Le Coz | akhaba.com