Viêt Nam Style

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Viêt Nam Style

Du Vietnam, les Français connaissent Diên Biên Phu, lieu d’une terrible défaite militaire coloniale en 1954 au nord du pays. Ils ont également quelques images et parfums du sud à travers la littérature et le cinéma comme le roman L’Amant (1984) de Marguerite Duras ou le film Indochine (1992) avec Catherine Deneuve.

Ils apprécient la cuisine vietnamienne grâce aux innombrables restaurants disséminés dans toutes les villes françaises et dont certains produits comme les nems sont entrés dans leur vie quotidienne. Mais, contrairement à celles d’autres régions du monde comme les Antilles, l’Afrique de l’Ouest, l’Inde ou le Maghreb, les musiques du Vietnam souffrent d’un manque cruel de diffusion.

D’un côté les artistes vietnamiens résidant en France comme Trân Quang Hai sont peu nombreux. De l’autre, les organisateurs de spectacles programment encore trop rarement des concerts de musique vietnamienne. Il est vrai que les touristes Français, qui sont de plus en plus nombreux à se rendre au Vietnam, assistent presque toujours à un spectacle de Múa rối nước (marionnettes sur l’eau) accompagné d’un petit ensemble d’instrumentistes, également chanteurs, mais ils ne poussent guère plus loin leur curiosité.

Le Festival des Arts Traditionnels à Rennes (1974-81), puis la Maison des Cultures du Monde à Paris (depuis 1982) comptent parmi les premiers à avoir fait découvrir des aspects insoupçonnés de la musique vietnamienne en invitant des artistes à se produire devant le public français. En 1997, une équipe de chercheurs du Musée de l’Homme réalise un double CD des musiques des minorités du Vietnam [1]. Depuis une vingtaine d’années, la discographie accessible en France commence à s’étoffer, grâce notamment aux collections comme Buda Musique, Inédit, VDE-Gallo.

Le Festival de L’imaginaire, organisé chaque année par la Maison des Cultures du Monde, fit venir toute une troupe de théâtre chanté Hát Chèo à Paris en mars 2012. Des concerts de Ca Trù sont encore prévus pour le printemps 2014 à Paris et à Rennes. Au mois de novembre 2013, les Ateliers d’ethnomusicologie de Genève mettent en œuvre un riche programme de musiques du Vietnam. Afin de mieux goûter ces performances artistiques, il est nécessaire d’en connaître des éléments d’histoire et d’esthétique.

Singularité du Vietnam

Bien que situé géographiquement sur la partie continentale de l’Asie du Sud-Est – comme la Birmanie, la Thaïlande, le Laos et le Cambodge – le Vietnam, entretient assez peu de relations culturelles avec ses proches voisins et a beaucoup plus à voir avec les cultures d’Asie de l’Est. L’histoire, la langue, la religion, l’écriture ancienne, les systèmes musicaux et les instruments de musique sont fortement influencés par la culture chinoise. 

De plus, le Vietnam est constitué d’un très grand nombre de groupes ethniques extrêmement diversifiés parmi lesquels les Kinhs (ou Viets), qui constituent plus de 85% de la population du Vietnam. Ils sont pour la plupart issus des Yués (tribus venues de Chine) et occupent les plaines fertiles de tout le pays depuis près de trois millénaires [2].

Enfin, l’étendue du Vietnam, dont la forme est souvent comparée à celle d’une palanche (balancier porté sur l’épaule), impose une distinction entre trois régions principales. Le nord, appelé anciennement Tonkin, est traversé par le fleuve rouge, héberge la capitale actuelle, Hanoi, et bénéficie de paysages exceptionnels comme la célèbre baie d’Halong. Le centre, marqué par le passé de la capitale Huê, souffrit beaucoup de la guerre dans les années 1970 mais conserva d’importants éléments de la riche vie princière, tant dans l’architecture que dans la musique.

Le sud, lui, avec la ville de Saigon (aujourd’hui Ho Chi Minh city) et l’immense delta du Mékong, s’est ouvert assez tôt aux cultures d’Occident et a développé d’originales formes d’expression musicale. Un inventaire complet des musiques du Vietnam paraît ici impossible. Retenons-en les aspects les plus représentatifs et qui correspondent aux diverses programmations musicales à venir, soit les genres Hát Chèo, Ca Trù, Ca Nhạc Huế, Nhạc tài tử.

 Caractéristiques musicales générales

Très marquée par la culture chinoise, la musique vietnamienne n’en offre pas moins une synthèse originale d’influences bouddhiques, indiennes, indonésiennes et occidentales. C’est une musique monodique où la mélodie, généralement pentatonique avec de délicates nuances, joue un rôle prépondérant.

En effet, la langue vietnamienne, tout comme le chinois, est une langue tonale austro-asiatique mono syllabique, ce qui n'est pas sans agir sur la courbe mélodique et l'agogique des textes chantés, la compréhension littéraire imposant une inflexion particulière à chaque syllabe, dont le nombre de tons peut aller jusqu’à six. L’art musical consiste à varier une mélodie connue, en jouant sur des intervalles infratonaux propres à reproduire les modulations de la voix. Pour y parvenir, les instruments à vent subissent des altérations lippales ou buccales (changements de pression du souffle).

Les instruments à cordes possèdent, eux, des chevalets (cithares) ou des frettes (luths, guitare) très hauts permettant au musicien d’exercer une pression sur chaque corde, avant, pendant ou après sa mise en vibration (comme le font certains rockers sur leur guitare électrique). Chaque œuvre est basée sur une idée poétique (d’où les titres très littéraires des morceaux) et les interprètes sont encouragés à improviser tout en respectant certaines règles propres aux différentes régions et aux nombreux genres musicaux.

Deux modes mélodiques principaux dominent ce paysage musical. Celui du nord du pays (Bac) auquel on attribue un caractère joyeux, et celui du sud (Nam) de caractère plus triste. Ainsi, tout comme dans l’alap qui annonce un raga indien, chaque pièce de musique vietnamienne classique est précédée d’une introduction durant laquelle le ou les interprètes familiarisent l’auditeur avec le mode principal de la pièce qui va suivre.

 Une mosaïque de minorités

Officiellement le Vietnam comporte 54 groupes ethniques dont le peuple Viêt évoqué plus haut. Les autres communautés, à la population beaucoup moins nombreuse, vivent principalement dans les montagnes de l’ensemble du pays et connaissent souvent des parentés avec d’autres minorités de Chine du Sud-Ouest, du Laos et du Cambodge.

Les quatre groupes les plus importants en nombre d’habitants sont les Tày, les Thaï, les Muong et les Kmer. Ils appartiennent à différents groupes linguistiques très nettement différents de celui auquel se rattache le Vietnamien (han): ùôn-kmer, tày-thaï, tibéto-birman, malayo-polynésien, kaday, hmong-mién.

Le festival de Genève accueillera des artistes de la minorité Nùng, établie à la frontière chinoise tout au nord du pays. Quelques artistes Nùng présenteront un répertoire vocal très peu connu accompagné par des instruments joués par les femmes comme le luth à trois cordes dàn tinh dont la caisse de résonnance est constituée d’une calebasse surmontée d’une peau animale.

Ce sera pour le public l’occasion de découvrir aussi le jeu des guimbardes en métal (rab ncas), ou en bambou (gôc) de la forte minorité Hmong des montagnes du Nord et dont une partie a émigré dans le sud de la France et en Guyane.

Un programme particulièrement riche et varié offrant un panorama général de la diversité des musiques traditionnelles du Vietnam, pays avec lequel la France entretient de longue date une relation culturelle très particulière.

Par Yves Defrance | akhaba.com

[1] 1997 Vietnam. Musiques des montagnards. Enregistrements (1963-97). Notice d’Hugo Zemp, Georges Condominas, Christine Hemmet, Trân Quang Hai, Pribislav Pitoëff (123p.). Le Chant du Monde-CNRS (2CD) CNR 2741085.86. Durée: 2.18’  [Musique des minorités Jörai, Bahnar, Edê, Srê, Lac, Ma, Hani, Yao, Hmong, Nùng, Pa-y, Thaï, Khmu, Muong].
[2] Pour certains historiens, le Viet Nam aurait été fondé très exactement en -2879 à l’emplacement actuel de Canton (Chine).

Xâm in Ca Trù filmé par Yves Defrance sur Vimeo.