Le fest-noz dans le patrimoine immatériel de l’Humanité

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Le fest-noz dans le patrimoine immatériel de l’Humanité

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Photos Jocelyne Gallais et Patrice Dalmagne

Le 5 décembre 2012, l’Unesco a inscrit le fest-noz breton au patrimoine immatériel de l’Humanité. C’est une grande joie pour la Bretagne. Mais qu’est-ce que le fest-noz pour les néophytes ? Le fest-noz (fête de nuit, en breton) est aujourd’hui un bal public, de jour, fest-deiz (fête de jour, en VO). Les participants viennent s’y divertir en interprétant le répertoire de la tradition populaire de danse en Bretagne.

C’est un moment d’échange et de partage dans une grande convivialité. On y danse avec des inconnus, fait des rencontres, discute à la buvette de tout et de rien dans une certaine mixité sociale et de relations intergénérationnelles. Les danses sont majoritairement répétitives, simples et collectives à l’opposé de la complexité d’une chorégraphie ou de la virtuosité de solistes. Elles reflètent l’esprit d’entraide et de solidarité qui caractérisait les sociétés rurales et maritimes d’autrefois.

En effet, l’origine du fest-noz est à rechercher dans les réunions dansantes qui se tenaient dans les hameaux entre voisins et amis le soir des grosses journées de travail agricole (arrachage des pommes de terre, élagage dans le bocage, désempierrement d’un chemin, moissons, etc.). Avec les débuts de la mécanisation agricole, les occasions de travailler à plus d’une douzaine de paires de bras dans les champs se raréfiaient.

Cette révolution technique et économique, bien repérable en Bretagne à partir des années 1930 et très rapide après la deuxième Guerre mondiale, entraîna avec elle la disparition de la tradition de faire la fête de nuit entre soi à l’issue des corvées. Les regards de la jeunesse se portaient alors vers le bourg où des bals musette leur étaient proposés par des tenanciers de bistrot et des organisateurs de bals-parquets itinérants sous des chapiteaux démontables.

Dans les années 1940, les adolescents ignoraient déjà ce qu’avait été le fest-noz de leurs aînés. Quelle ne fut pas leur surprise de voir les anciens organiser des festoù-noz (pluriel) clandestins durant l’occupation nazie pour contrecarrer l’interdiction de toute réunion publique et donc de bals : les anciens savaient s’amuser en chantant eux-mêmes pour accompagner leurs danses durant des heures.

Loeiz Roparz (1921-2007), natif de Poullaouen, en Centre-Bretagne, se souvient du choc émotionnel que fut pour lui la découverte du chant à danser des deux générations qui le précédaient. Ni l’âge avancé ou non, ni la fatigue musculaire, ni l’heure tardive de la nuit ne pouvaient arrêter les participants dans leur plaisir à rechanter un immense répertoire de chansons narratives. Tout au contraire, la bonne humeur et l’énergie qui circulaient à travers les rondes chantées revigoraient les corps les plus harassés.

Loeiz Roparz fit lui-même ses débuts de chanteur dans la danse locale, dite aujourd’hui gavotte des montagnes. Porté par le dynamisme collectif de la chaîne des danseurs que les histoires contenues dans les chansons captivaient, il comprit l’intérêt qu’il y avait à préserver cette tradition populaire relativement confidentielle et majoritairement oubliée dans le reste de la Bretagne.

Ainsi naissait l’idée d’offrir aux jeunes de sa génération l’accès à tout ce patrimoine oral. Avec plusieurs de ses amis, dont l’ethnologue Jean-Michel Guilcher, Roparz réfléchissait à l’idée de sauvegarder la technique vocale du chant tuilé, responsorial, nommée kan ha diskan. Des concours de kan ha diskan sont donc organisés. Pour mieux se faire entendre, on plaçait les chanteurs sur une estrade, puis on leur offrait un micro, souvent emprunté au recteur de la paroisse.

Les ingénieurs du son autoproclamés ne contrôlaient pas toujours les incursions inopinées de leur ennemi Larsen, mais qu’à cela ne tienne, la foule n’était pas encore bien exigeante. Bien entendu l’assistance se mettait spontanément à danser. En marge des prestations des groupes folkloriques, le désir de se faire plaisir sans être sur scène et sans porter le costume se fit naturellement sentir. On inventa alors le bal breton, que l’on nomma fest-noz. Ainsi, le 24 décembre 1954 était organisé officiellement le premier fest-noz à Poullaouen.

Désormais les chanteurs ne sont plus dans la ronde et offrent leur voix sur une scène comme des musiciens le font avec leur instrument. Très vite le nouveau fest-noz se propage dans toutes les campagnes du Centre-Bretagne, puis dans les villes de toute la Bretagne. Les Bretons émigrés s’en emparent comme un moyen fédérateur entre eux. Dans un premier temps, seules les danses du Centre-Bretagne sont interprétées (gavotte, plinn, fisel…).

Puis, les organisateurs défendent l’idée de valoriser les danses de leur propre terroir. Durant plusieurs décennies, la géographie des danses bretonnes se repère à travers le fest-noz local qui privilégie le répertoire des participants souvent inconnu au-delà de 20 kms. En effet, le public des danseurs reste longtemps celui de la commune et des communes alentour. Pour animer ces soirées, on fait appel aux chanteurs et musiciens du secteur.

Avec le départ des derniers témoins de la tradition dans les années 1990, le visage du fest-noz s’est modifié. Les sonneurs de biniou et de bombarde et les chanteurs ont laissé place à des groupes de musiciens reprenant le répertoire musical en lui apportant de nombreuses retouches (nouveaux instruments, nouveaux airs à danser, arrangements en pot-pourri, écriture de contrechants, jeu de scène, éclairages, etc.). Les groupes de fest-noz reflètent la vie musicale sociale contemporaine. Il en naît autant qu’il en meurt.

A l’instar des groupes de musique de variété, ces orchestre prennent un nom (breton ou gallo), enregistrent des vinyles, puis des CD. Le succès aidant, certains se professionnalisent, à l’exemple d’Alan Stivell et plus tard d’Erik Marchand, Yann-Fañch Kemener, Annie Ebrel, Sonerien Du, Diaouled ar Menez, Bleizi Ruz, Carré Manchot, Ar Re Yaouank sont à la conquête de nouveaux publics. A présent, il devient difficile d’assister à un fest-noz « local » privilégiant le répertoire du cru.

Ce bal breton se standardise avec un répertoire de danse qui s’étoffe en quantité. Là où naguère on se satisfaisait de quelques danses, voire même d’une seule indéfiniment répétée, il est dorénavant très courant d’enchaîner une bonne vingtaine de danses originaires des quatre coins de Bretagne.

Des emprunts à d’autres traditions françaises ou européennes sont proposés. Ils montrent que le fest-noz n’est pas un lieu figé. Certains s’en offusquent et regrettent à juste titre une certaine « authenticité » dans le maintien de styles micro locaux, d’autres considèrent qu’il faut l’ouvrir à la vie contemporaine qui a trop tendance à uniformiser les pratiques.

Gageons que l’inscription du fest-noz sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité par l’Unesco puisse favoriser une prise de conscience de la nécessité d’équilibre entre l’héritage parfois fragile de cette tradition vivante et le besoin d’adaptation aux évolutions de la société moderne entre le local et le global.

Par Yves Defrance | akhaba.com

La vidéo de présentation du fest-noz réalisée par Yves Defrance, ethnomusicologue, enseignant-chercheur à l'Université de Rennes 2, en vue de son inscription au patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

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