Royaumont ou le règne des synergies créatrices

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Royaumont ou le règne des synergies créatrices

En ce week-end de rentrée, les 2 et 3 septembre, sont mises au zénith les musiques transculturelles à l’abbaye de Royaumont (Val-d'Oise) : musiques inédites, novatrices auxquelles est dédié un programme spécifique de la Fondation depuis sa création en 2000 par le regretté Frédéric Deval.

Sous le nom initial de « programme des musiques orales et improvisées », ce programme conçoit des initiatives de rencontres artistiques et met ainsi en place les conditions de résidence pour que des individus talentueux aux horizons élargis réalisent au sein même de l’abbaye des créations qui croisent, interconnectent cultures et langages musicaux.

Il ne faut pas oublier qu’en 1964 la Fondation Royaumont a été historiquement reconnue d’utilité publique pour le progrès des Sciences de l’Homme et officie en tant que membre émérite de l’Association des Centres Culturels de Rencontre, réseau européen qui regroupe de nombreux lieux de patrimoine historique convertis en lieux de création.

Ces journées d’ouverture de la saison s’intitulent « l’accord dans la différence ». Un titre tout-à-fait évocateur qui illustre à merveille les ambitions philanthropiques voire éthiques ou géopolitiques de ce programme de musiques transculturelles prônant l’idée d’hospitalité musicale. Poésie, musiques orientales, improvisées, africaines ou asiatiques nous invitent à célébrer les rencontres et nous rappellent à quel point « la différence ne cesse de travailler l’union comme un ferment qui en fait germer et refleurir le sens » (Michel De Certeau).

A la croisée des mondes et des univers cosmogoniques respectifs que la mondialisation actuelle bouscule, c’est bien là, dans cet espace interstitiel, non hiérarchisé ni circonscrit, que se situent les artistes qui acceptent à l’envi de se prêter au jeu, à la rencontre de l’altérité. Ces derniers se nomment Amir ElSaffar, Jen Shyu, Magic Malik, Hilaire Penda ou encore Marc Nammour, pour la grande majorité d’entre eux, des habitués de la maison, des membres de la famille.

Samedi 2 septembre

Amir ElSaffar (17h30), trompettiste hors-normes et joueur de santour, à mi-chemin entre l’Irak et les États-Unis, nous dévoile à l’occasion son nouveau travail de composition Interstices réalisé pour l’Ensemble Ictus, travail po(i)étique entre microtonalités des maqâms et improvisation.

Le flûtiste Magic Malik (20h45), roi de l’improvisation, nous emmène dans un voyage enchanté et déroutant sur les sentiers sinueux du Cameroun en compagnie de compatriotes virtuoses à l’instar du bassiste Hilaire Penda. Les flûtes européennes et peules, la basse électrique, les percussions se rencontrent au sein d’un groove jazzy tout en sublimant les mouvements spontanés du corps du danseur, incarnation même du rythme.

Avant les concerts, ont lieu tout au long de la journée (10h-13h; 15h-16h30) des débats d’idées coordonnées par Denis Laborde et Julie Oleksiak, qui ont, non seulement, pour ambition de consolider un partenariat universitaire déjà historique entre l’EHESS et la Fondation Royaumont mais, également, de faire réfléchir sur un thème d’actualité majeur : la construction de la diversité au sein de l’adversité par le vecteur de la musique et, par conséquent, « le rôle du musicien dans la société » comme médiateur.

Un focus sur le Mali faisant écho à la programmation musicale est notamment privilégié. Pacification, justice sociale, pouvoir de la musique et des chansons sont autant de thèmes soulevés afin de rappeler, s’il était encore nécessaire, que l’art, plus que n’importe quelle autre production humaine, se veut au service même de son humanité.

Dimanche 3 septembre

Jen Shyu (15h), unique femme mise à l’honneur ce week-end, prodigue, elle, un spectacle aux émotions contrastées, grâce à sa voix emplie de tristesse, de mélancolie mais non dépourvue de grâce. Originaire du Timor oriental, cette chanteuse et multi-instrumentiste américaine fait revivre les histoires du Wayang Kulit, théâtre d’ombres javanais à travers des interprétations libres des musiques indonésienne, taïwanaise, mandarine, tétoum, coréenne…

Enfin, le slameur franco-libanais Marc Nammour (17h30) nous fait le plaisir de nous livrer les fruits sonores d’une rencontre inédite avec les musiciens touaregs de Tinariwen et d’Imarhan au fil de mots scandés plus incisifs que jamais. Face à la recrudescente folie de ce monde divisé dont les musiciens engagés dans cette création font tous respectivement les frais, le parti-pris est clair : oser, revendiquer une prise de parole acerbe, lucide, révoltée, pamphlétaire, cathartique pour mieux se faire entendre et exister – politiquement mais surtout poétiquement – sur fond de riffs électriques abrasifs et de voix envoûtantes.

Ce sont donc à de véritables aventures d’écoute que nous convient les protagonistes de ce festival afin que la diversité du monde instille durablement son écho dans nos intériorités, qu’elle puisse y résonner et inciter à la réflexion sur l’imbrication entre une éthique de la création artistique et une esthétique de l’expérience artistique.

Un seul mot d’ordre : embarquez pour ce voyage à bord du vaisseau transilien pour vous rendre dans cette oasis cistercienne située à seulement quelques encablures de la capitale. C’est ce week-end que ça se passe !

Par Sandrine Le Coz | akhaba.com