Erwan Keravec : la cornemuse comme terrain d’aventures

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Erwan Keravec : la cornemuse comme terrain d’aventures

A la Maison des Architectes de Paris, non loin de la Gare de l'Est, à l'invitation d'Akhaba, Erwan Keravec nous a donné quelques clés pour entrer dans son univers artistique. Puis il a évoqué deux actualités le concernant : la présentation d'un spectacle singulier au sein d'un quintet, Blind, en tournée jusqu'à la mi-mai 2018 sur des scènes nationales et dans des festivals, ainsi que la sortie discographique de la création pour chant soufi, cornemuse et percussion, Revolutionary Birds. 

Erwan Keravec est un artiste dans le mouvement. Toujours entre deux trains pour exposer des propositions musicales belles et exigeantes sur les scènes nationales et les théâtres, toujours en réflexion sur les esthétiques abordées. Au fil des années, le sonneur breton s'est révélé un improvisateur hors pair à la grande cornemuse écossaise. Des compositeurs ont saisi l'exceptionnelle richesse de sa palette sonore et ont écrit pour lui des œuvres dans un contexte de compagnonnage avec d'autres instrumentistes et des chanteurs, improvisateurs et lyriques.

Erwan Keravec : J'ai choisi il y a quelques années de me consacrer à de nouvelles formes avec la cornemuse. C'est quelque chose qui m'est propre, une démarche individuelle, mais qui ne m'exclue pas de ce que représente la tradition sonnée en Bretagne. Je ne me sens pas en dehors de celle-ci et continue d'utiliser le même instrument que tous les sonneurs. Je ne le trafique pas mais essaie d'amener cette tradition vers quelque chose qui me touche. Il est vrai que je ne joue maintenant que très rarement pour des festoù-noz, en duo avec mon frère à la bombarde.

Mon activité principale, ce sont les musiques improvisées et expérimentales, ainsi que tous les croisements opérés avec la danse contemporaine, avec d'autres genres comme le free jazz, la noise music…  En fait, avec tout ce qui peut me déplacer musicalement. Pour cela, j'utilise aussi les sons périphériques de la cornemuse. Tout s'inscrit dans un travail planifié, dans du réfléchi. Tout doit résonner dans un ensemble.

On ne peut pas dévoiler ce qui se passe artistiquement dans Blind, mais peut-être pouvez-vous expliquer le contexte scénique et donner quelques pistes ?

Blind, c'est une pièce pour une assistance aux yeux bandés, dans une jauge réduite à soixante places. Ce dont j'avais envie pour ce projet, c'était de pouvoir isoler le spectateur, l'amener vers quelque chose de si intime qu’il finisse par oublier la notion même de public, qu'il ait l'impression d'être seul. Tout est fait pour qu’il se laisse aller avec nous, se confie à nous. L’assistance a les yeux bandés, pas les musiciens. Du coup, les auditeurs se retrouvent dans une situation inversée par rapport à ce qu’ils observent habituellement en concert, à savoir, ceux qui sont sur scène se livrent à ceux qui sont devant.

Pour Blind, c'est plutôt l'inverse, ce sont les spectateurs qui se livrent à nous, les musiciens. Il y a ce côté, j'arrive et je me laisse aller avec celui ou celle qui est avec moi. Les gens font preuve de curiosité dans cette expérience. Quand on a préparé un teaser pour la promotion de Blind, nous ne souhaitions rien montrer de ce qui allait se passer lors des concerts. Nous avons juste collecté des paroles de personnes qui sortaient de la salle et on a eu des retours très contrastés sur ce qu'ils venaient de vivre. Le ressenti des uns était souvent éloigné de celui des autres. J'ai entendu des témoignages qui allaient bien au delà de ce que j'avais imaginé au départ. C'était le but.

Quel est le propos de Revolutionary Birds, l'album collectif qui vient de sortir, enregistré en compagnie du chanteur soufi Mounir Troudi et du percussionniste Wassim Halal ?

Ce projet est né de la volonté de deux festivals : Irtijal à Beyrouth et La Voix Est Libre à Paris. On a monté ensemble des structures où la voix de Mounir pouvait se poser. En fait, on facilite son improvisation vocale avec des jeux de tensions et des résolutions que l'on travaille avec Wassim. Mounir peut alors insérer sa voix. En quelque sorte, c'est lui qui est le plus proche de sa tradition. Wassim et moi en sommes les plus éloignés même si nos sonorités sont très « culturées », percussions digitales pour Wassim et moi à la cornemuse. Mais on joue avec nos origines. D'une certaine manière, on s'en amuse et on les déplace.

Par Pierre Cuny | akhaba.com

Erwan Keravec sera en concert avec Blind jusqu’au 30 novembre au Théâtre 71 de Malakoff, les 8 et 9 février au Parvis de Tarbes, les 3 et 4 mars à la Biennale Musiques en Scène à Lyon, les 26 et 27 mars à la Passerelle à Saint Brieuc, les 31 mars et 1er avril au festival Les Détours de Babel à Grenoble, le 19 avril au Théâtre du Château à Eu (76) et le 14 mai au Théâtre de Cornouailles à Quimper.

Tous les albums d'Erwan Keravec sont sortis sur le label Buda Musique.

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