Motamedi mot à mot

entretien

Motamedi mot à mot

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Photos Patrice Dalmagne

A peine quarante ans, et déjà un beau palmarès pour ce jeune cantateur originaire de Kashan, dans le désert central iranien. Peu connu en France, l’homme a forgé sa réputation au chant à l’ombre de compositeurs sonnati de premier plan, auxquels il est resté fidèle. A partir de 2010, le projet Qasida l’introduit sur la scène flamenco et rebat les cartes. Trois ans après un prix France Musique des Musiques du Monde, sage mais remarqué, Mohammad Motamedi se devait, selon l’adage, de revenir sur les lieux de son méfait. Très logiquement, il a répondu à l’invitation de la productrice Françoise Degeorges (Couleurs du monde/France Musique) avec un programme en plein air dans le Domaine de Saint Cloud, lors de la troisième édition du festival Concerts et Jeux d’Eau. Nous avons pu le rencontrer à cette occasion, pour une discussion à bâtons rompus sur les étiquettes et  la versatilité de la scène iranienne actuelle.

Vous aimez à rappeler les chanteurs Taj Esfahani et Adib Khansari parmi vos principales influences. Vous réclamez-vous de l’Ecole traditionnelle d’Ispahan ?

Certes, j’ai suivi ces maîtres, mais surtout leurs œuvres. L’imitation de leurs méthodes est d’ailleurs la meilleure voie dans le sonnati, la musique traditionnelle d’Iran. J’aimais particulièrement Jalal Taj Esfahani (1903-1981) et Adib Khansari (1901-1982), parmi d’autres maîtres d’Ispahan, mais j’étudiais également Seyyed Hossein Taherzadeh (1882-1955), un maître réputé de l’Ecole de Téhéran. Les deux écoles ont des apports spécifiques. Lorsque l’Ecole d’Ispahan se concentre sur la poésie et sa déclamation, le texte cède clairement à la technique vocale de âvaz chez Hossein Taherzadeh et l’Ecole de Téhéran.

Mohammad Motamedi et Mohammad Reza Lotfi : "Tchin zelef moshkin ar bar rakh negaram bin"

Vous avez collaboré avec Mohammad Reza Lotfi. Que retenez-vous de cette collaboration ?

Mohammad Reza Lotfi (1947-2014) a eu la chance de connaître un âge d’or de la musique sonnati, alors que l’essentiel du corpus était déjà menacé d’oubli. Ses semblables ont eu le privilège de l’apprendre directement de maîtres issus de chaines de transmission en extinction. Parmi d’autres, le musicologue Jean During a collecté à cette époque les différentes versions de ces radifs [tableau des séquences de thèmes, rangés par mode, ndlr]. Par son excellence, Lotfi incarnait la quintessence du jeu de târ et de la musique traditionnelle, tout à la fois. En tant qu’élève, il m’a inculqué les deux et son apprentissage fut déterminant.

En quoi consiste le set que vous présentez au festival Concerts et Jeux d’Eau ?

Ce duo avec Mahdi Teimoori est une création spécialement montée pour l’occasion. La composition instrumentale à la flûte ney en première partie, sur un sonnet traduit de Rumi, a été conçue spécifiquement à la demande de Françoise Degeorges. En concert, notre usage est habituellement de suivre un plan général pour l’improvisation, une sorte de trame en trois parties : une introduction instrumentale (« pishdaramad »), un duo (« Saz o Avaz ») et un tasnif chanté. Le tasnif d’aujourd’hui était d’ailleurs improvisé sur un poème prédéfini, sans que nous ayions convenu d’aucun thème.

Improvisation au chant et flûte ney avec Mahdi Teimoori, le 11 juin 2016 dans le Domaine de Saint Cloud

Pour le duo, j’amène les thèmes un à un à Mahdi qui prend le relais au ney, puis je rebondis à mon tour sur ses interventions et ainsi de suite. L’improvisation évolue aussi en fonction de l'énergie que dégage l'audience. Ce type de concert est un défi difficile. Actuellement, avec d’autres musiciens, je suis en train de préparer un nouveau programme, tout à fait différent, d'après un livret combinant deux genres : d’une part des taraneh, des chansons sentimentales iraniennes anciennes, d’autre part des poèmes d’Omar Khayyâm sur une musique de ma composition, interprétée par Mahdi Teimoori et le reste de l’ensemble.

Quid aujourd’hui de l’innovation intrinsèque à la musique traditionnelle iranienne ?

Actuellement, l’innovation est au cœur du débat sur la musique traditionnelle. Que certains artistes transposent des musiques étrangères sur les instruments persans, ou qu’ils transposent de la musique persane, cela n’a rien d’une innovation véritable. Ceux qui veulent innover dans la musique sonnati doivent d'abord la connaitre et la comprendre. J’entends par là qu’ils doivent avoir la faculté d’analyser le radif, puisqu’interpréter une telle nouvelle musique suppose, entre autres préalables, d’en comprendre les modes, l’interprétation jusqu’à en percevoir toute l'esthétique. Au final, l’impératif se résume à analyser la musique persane avec cette compréhension, plutôt que de chercher à y accoler de la musique africaine ou sud-américaine, au prétexte de faire de la « nouvelle musique iranienne ».

Avec Qasida à Amsterdam le 28 janvier 2011 pour la 3ème Biennale de Flamenco

Comment définiriez-vous le projet Qasida ?

La rencontre des musiques d’Iran et du flamenco en collaboration avec Rosario Guerrero « La Tremendita », une jeune interprète sévillane très talentueuse. Nous avons beaucoup travaillé sur les points communs au flamenco et à notre musique traditionnelle, telles que les gammes, les rythmes et certaines similarités que j’ai découvertes dans le âvaz. A mon sens, l'essence du flamenco est l’esprit des déserts du Moyen Orient, d’Iran et des pays arabes. Cette création a remporté un grand succès dans une vingtaine de festivals. J’en suis d’autant plus satisfait qu'au final, en interprétant quelques morceaux sonnati choisis à dessein, je crois avoir réussi à attirer le public flamenquiste à la musique iranienne, objectivement moins réputée.

On a pu entendre récemment votre hommage à Hamid Samandarian. Pourriez-vous nous expliquer qui il fut pour vous ?

Hamid Samandarian était un metteur en scène et professeur de théâtre iranien reconnu, dont de nombreux comédiens réputés se réclament encore. Dans ma discipline, je n’ai jamais été amené à travailler avec lui de son vivant. Cependant, à son décès, sa famille m’a demandé d’interpréter un chant à l’occasion de la cérémonie au Théâtre Shahr de Téhéran. Pour ce faire, j’ai adapté un poème existant en taraneh sur un air de ma composition, accompagné au kamanché afin de créer une atmosphère folklorique du Khorasan. Mon chant a été enregistré lors de la cérémonie et a été diffusé sur internet sous le titre Nazanin.

Que pensez-vous de la musique pop iranienne ?

Il fut une époque où la pop iranienne avait des racines dans la tradition, le sonnati. Maintenant ce n'est plus le cas, elle est bien trop occidentalisée. Il y a certes quelques productions qui sortent du lot, mais aucun artiste actuel dans le genre n'a ma préférence. 

La scène iranienne connait depuis quelques années un renouveau avec des œuvres en rupture avec la tradition, comme dans les albums récents d’Homayoun Shadjarian, Mahyar Alizadeh ou Sohrab Pournazeri. Comment qualifieriez-vous ce style ?

Je ne parlerais pas de musique sonnati, ce terme me parait impropre comme étalon de mesure, mais plutôt d’un genre musical populaire partageant quelques points communs avec elle, telles que les orchestrations d’ensemble de cordes. Ce style est très attractif pour le public d’Iran. J’ai parfois interprété ce genre de musique par le passé et je collabore d'ailleurs actuellement sur un album avec Mahyar Alizadeh.

Comment définiriez-vous la création Kavir ?

Il s’agissait simplement d'une chanson sentimentale, dont j'avais écrit le texte et la musique, une production grand public avec piano et violoncelle, sans rapport avec la musique traditionnelle. Ce titre, réalisé en 2015, n'est d'ailleurs disponible qu’en ligne sur internet.

Vous destinez-vous à la composition ?

J’ambitionne d’élaborer un nouveau genre musical plus à même de communiquer avec une large audience. Ainsi, j’envisage d’entremêler mes compositions au duo classique non métré (« Saz o Avaz »), afin d'inciter les gens à écouter une musique sonnati de qualité.

A franchement parler, tous ces genres ne sont pas cloisonnés et ne sont d’ailleurs ni différents, ni distincts. Par exemple, quand on écoute Qasida, c’est exactement le radif de la musique classique iranienne, dont j’ai simplement choisi des gusheh à dessein. Ce faisant, je démontre le potentiel de cette musique pour les publics d’Iranet au point qu’à son écoute, tous peinent à croire qu’il puisse s’agir de notre radif.

S’il m’est arrivé de collaborer dans d’autres styles de musique, c’est aussi parce que, à défaut de mécénat, nous autres, artistes et musiciens iraniens, devons organiser notre subsistance par nous-mêmes. Pour cette raison, il nous faut produire des œuvres commercialisables, tout en cherchant l’équilibre entre satisfaction personnelle et celle du public. Un musicien ne peut se cantonner à un domaine, sauf à laisser mourir son art.

Propos recueillis par Pierre D’Hérouville et Faranak Soufipour | akhaba.com

Mohammad Motamedi avec Mohammad Reza Lotfi et l’ensemble Sheyda

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