Les vingt printemps de Söndörgö

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Les vingt printemps de Söndörgö

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Photos Patrice Dalmagne

Le groupe hongrois Söndörgö a mis le feu à l’Espace Prévert - Scène du Monde de Savigny-le-Temple fin novembre 2014. Quelle est donc ce groupe dont la musique, tour à tour endiablée ou mélancolique, enflamme tant les publics qu’il transporte vers les rives du Danube ? A l’occasion d’un entretien avec Áron Eredics, prenons quelques instants pour faire connaissance avec les cinq jeunes musiciens qui le composent.

Un peu d’histoire pour commencer, depuis votre rencontre dans les années 1990 jusqu’à aujourd’hui : Qui êtes-vous ? Comment vous êtes-vous rencontré, comment le groupe a pris forme et évolué pour devenir ce qu’il est maintenant ?

Il y deux facettes à notre histoire. Tout d’abord il y a le fait que Dávid Eredics et Attila Buzás, les deux fondateurs du groupe, étaient dans la même classe et ont formé un groupe de musique au lycée. Et d’un autre côté, il y a une histoire familiale. Dávid est en effet mon cousin, et si ce groupe a pu naître, c’est que mon père et notre oncle faisaient parti du groupe Vujicsics. C’est un groupe très connu de musique des slaves méridionaux, qui existe depuis maintenant quarante ans. Nous avons baigné dans cette musique depuis notre plus tendre enfance. Nous étions toujours autour d’eux et c’est un peu comme ça que le nom du groupe est né, car nous les « épions » souvent : le nom du groupe est une déformation de ce terme « Cheundeurgueu » – comme on prononce en Français – et sonne très bien en Hongrois. C’est un jeu de mots ou plutôt de sonorités car Söndörgö en soit ne veut rien dire.

Le groupe a été créé en 1995, il y a donc vingt ans. La plupart des autres membres du groupe d’alors ont fait d’autre choix musicaux ou ont pris une autre direction. Du début, il ne reste que Dàvid, Attila et moi. Les liens familiaux sont devenus encore plus forts quand mes deux frères cadets Benjamin et Salamon, qui ont aussi grandi dans ce milieu, ont rejoint le groupe, alors qu’ils avaient entre dix et douze ans. Ils participent donc déjà à notre deuxième album en 2005. L’accordéoniste de l’époque choisit de quitter le groupe juste à la sortie de l’album et Salamon a dû prendre sa place au pied levé.

On peut dire que c’est à partir de ce moment là que notre son est né. Et c’est avec l’album In Concert que nous avons enregistré avec le saxophoniste tzigane macédonien Ferus Mustafov en 2007 que le groupe actuel s’est forgé. D’une part, nous avons beaucoup appris avec lui, car indépendamment du fait que ce soit un grand musicien, il est aussi pour nous un maître. C’est en allant répéter chez lui à Skopje en 2006 que nous avons mis en place le répertoire que nous allions jouer avec lui pendant quelques années. D’autre part cet enregistrement nous a permis de nous faire connaître à l’international. En effet, l’album avait déjà été sélectionné dans les tops 10 du magazine anglais Songlines à l’époque. Cependant, c’est avec Tamburising (World Village UK, 2011) que nous avons véritablement commencé une carrière internationale, grâce au travail de notre manager et des concerts un peu partout en Europe.

Quels sont les instruments que vous utilisez ? Pourquoi particulièrement la tambura ? L’instrument existe t’il traditionnellement sous cette forme, comme la famille des mandolines par exemple ?

Nous utilisons la tambura car c’est l’instrument de prédilection de la musique des slaves du sud. Nous habitons en Hongrie et sommes nés à Szentendre, un village sur le Danube à vingt kilomètres de Budapest, où sont établies beaucoup de minorités serbes et croates depuis des générations. Nous avons nous même ces origines dans notre famille. Il y a quarante-cinquante ans, ces populations étaient beaucoup plus cohésives qu’aujourd’hui. Les minorités gardaient encore les traditions musicales qu’elles avaient apportées de chez elles en fuyant les turcs à la fin du XVIIème siècle. Ces communautés étaient assez renfermées sur elles-mêmes, leurs traditions étaient différentes de celles des Hongrois. Leur religion aussi car ce sont des orthodoxes. C’est grâce à ce relatif isolement que leur musique a pu être conservée ; à tel point que dans les années 1970, lorsque Tihamér Vujicsics entrepris ses collectages, la tradition était encore bien vivante. Nous nous en inspirons encore.

La famille d’instrument des tamburas a aussi été adoptée par les Hongrois. Il existe quelques groupes qui ne jouent que de la musique hongroise au tambura, mais on associe ces instruments plutôt au serbes et aux croates. On retrouve cette tradition musicale particulièrement dans le sud de la Hongrie autour de Mohács, aux frontières serbes et croates, en Voïvodine (Serbie) et en Slavonie (Croatie). Mais ce qui est intéressant, c’est que là-bas la musique a évolué différemment et s’est adaptée aux goûts modernes. Le répertoire est donc plus urbain, et celui qui a été conservé en Hongrie plus archaïque. Nous sommes ainsi regardés de façon bizarre par les Hongrois, car pour eux la musique n’est pas hongroise, et par les Serbes et les Croates parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi nous jouons cette musique ancienne. En revanche, ils connaissent ce répertoire.

Le type de tamburas que nous utilisons n’est pas si ancien que cela, il a été développé au tournant du siècle dernier par des luthiers principalement Hongrois. L’ancêtre de la tambura ressemble plutôt au saz turc avec un long manche. La famille d’instruments a été développée sur le modèle des orchestres à cordes tziganes. Ainsi la tamburitza, ou première tambura, a la même fonction que le violon, la tambura bratsch que le bratsch pour le rythme, le cymbalum est remplacé par la tambura cello et alto. Et il y a bien sûr la contrebasse tambura qui est assez particulière car elle se joue avec un médiator et a des frettes. Je pense qu’on peut plutôt la comparer à une guitare basse acoustique.

Une des premières traces de cette famille d’instruments se retrouve chez un luthier hongrois de Voïvodine, province qui faisait alors partie de la monarchie Austro-hongroise, dans les années 1890. Ce dont il faut se rendre compte, c’est que ces territoires comprenaient des minorités dans un sens comme dans l’autre. Il y avait des Hongrois en Voïvodine et en Slavonie, comme des Serbes et des Croates en Hongrie. Des siècles de cohabitation ont entremêlé leurs cultures musicales, et c’est partiellement la raison pour laquelle nous interprétons cette musique multiculturelle. D’autant plus que c’est à Szentendre que réside la communauté Serbe la plus importante en Hongrie. Au début du siècle dernier, cette petite ville est devenue le centre du renouveau national. Si nous ne venions pas de cette région, nous ne jouerions probablement pas cette musique.

On peut évidemment rapprocher la tambura de la mandoline, bien que l’accordage soit différent. Je peux tout à fait imaginer que les luthiers de l’époque se soient inspirés de la mandoline, tout particulièrement pour la tamburitza, car il a fallu peaufiner l’instrument – qui à l’origine était diatonique –. Comme la samitsa, que nous utilisons aussi, et qui était un instrument joué en solo pour accompagner la voix.

Quel est votre répertoire ? Comment vous placez-vous par rapport à la, ou aux traditions hongroises, je pense notamment à des artistes qui ont tourné en France dans les années 1980 et 1990 comme Kolinda, Muzsikás ou Márta Sebestyén?

 Notre répertoire est celui de la musique des slaves méridionaux de Hongrie en grande partie. Nous jouons ce que nous avons appris depuis vingt ans. Notre bible est le recueil de collectages de Béla Bartók de 1912, ainsi que ceux plus tardifs de Tihamér Vujicsics, qui ont particulièrement déterminés nos choix dans le dernier album Tamburocket.

Nous avons beaucoup de chance en Hongrie, car il y a un milieu de musique traditionnelle très populaire. Il est structuré grâce entre autre au mouvement des tànchàz – littéralement maisons de danse – qui a eu lieu dans les années 1970, comme dans beaucoup d’autre pays. Par conséquent beaucoup de jeunes gens ont commencé à apprendre ou réapprendre les musiques et les danses traditionnelles hongroises, de l’intérieur et de l’extérieur du pays, mais aussi celles des minorités comme celles des Balkans de Macédoine ou de Grèce.

Si je dis que nous sommes chanceux, c’est aussi parce qu’à ce moment là sont nés des groupes comme Vujicsics (celui de notre père), Muzsikás, ou Kolinda qui était à l’époque un précurseur de la World Music. D’ailleurs, quand on les écoute aujourd’hui, on se dit qu’ils avaient une pensée visionnaire tout à fait contemporaine de la musique traditionnelle. Nous sommes certainement leurs successeurs à tous. Ils ont été nos maîtres, ce qui nous oblige à garder un respect envers cette tradition et à en continuer l’apprentissage. Mais nous avons aussi le devoir d’avoir une pensée prospective envers cette musique et de trouver notre propre voie.

Il me semble que nous y sommes arrivés avec notre nouvel album et j’espère ne pas être trop prétentieux de penser que nous avons trouvé le son qui nous correspond, notre identité sonore. Nous présentons une musique traditionnelle au public, mais avec une approche contemporaine, tout en gardant les mêmes outils. Souvent les gens ne se rendent pas forcément compte qu’il s’agit de musique trad, ils ont l’impression que ce que nous jouons est « moderne ». C’est plutôt notre approche de la musique qui l’est, car notre matériel est complètement traditionnel, voire archaïque. Nous nous attachons à transmettre l’essence de cette tradition. Ce n’est pas un hasard si elle a traversé les âges. C’est quelque part notre Ars Poetica et notre mission de montrer qu’il y a tout dans cette musique, et que même au 21ème siècle, elle peut être actuelle.

Comment vous situez-vous quant au rapport tradition/création ?

Notre rapport à la tradition est lié à notre éducation et à notre background culturel. Il est évident qu’avant de pouvoir éventuellement créer, il faut connaître la tradition. Nous n’avons pas commencé en nous disant que nous serions un jour un groupe professionnel. Nous avons tout d’abord beaucoup écouté, appris avec d’autres musiciens, joué dans des bals et des tànchàz. Nous avons gravis les échelons, nous avons appris à reconnaître les danses, les styles, et à côté de cela, nous nous sommes aussi formés musicalement. Nous avons tous fait des études de musique classique, et à un moment les choses se sont rejointes. L’exigence de la musique classique a commencé à se retrouver dans notre travail autour de la musique traditionnelle.

Le processus de création commence à partir du moment où nous connaissons assez bien le langage musical d’un répertoire pour pouvoir nous en distancier. C’est là qu’une sonorité personnelle, que l’on peut appeler celle de Söndörgö, peut naître. Ou plutôt l’élévation de cette musique traditionnelle à un mode de pensée musical universel qui nous permet en finalité de la proposer en concert. Evidemment notre façon d’être sur scène, notre interprétation est très différente de la façon traditionnelle, là où la musique avait une fonction. Le fait de jouer cette musique sur scène est déjà en soit une innovation – ce que nos maîtres avaient déjà commencé –. Et le groupe réfléchit beaucoup à comment améliorer et rendre notre concert plus intéressant pour un public qui entend peut-être cette musique pour la première fois.

Pour moi, faire des arrangements équivaut à un processus de création : lorsque nous adaptons une mélodie jouée sur un instrument solo, et que nous le transposons pour en faire un morceau complet pour orchestre, c’est de la création au même titre que lorsqu’une mélodie sort de nos cerveaux. Car nous nous sommes tellement nourris de ce répertoire qu’il devient l’équivalent d’une langue maternelle dont on connaît les codes pour s’exprimer.

Quelques mots sur vos choix d’arrangements qui sont, me semble t’il, plutôt aérés, très variés et mettent en valeur ici tel instrument, ici tel autre ?

Nous sommes tous multi-instrumentistes. En fait je suis le seul à avoir étudié la tambura, tous les autres sont devenus des tamburistes. Chacun d’entre nous a son instrument principal. Pour Dàvid par exemple, c’est la clarinette et le saxophone. Pour Salamon, la flûte baroque. Attila a joué de toutes les tamburas avant de se mettre à la basse. Le fait de jouer de plusieurs instruments, de plusieurs répertoires de cette région, et d’avoir reçu une éducation musicale sans cloisonnements, amène tout naturellement cette ouverture vers un spectacle scénique et une musique variée.

Les textes de vos chants, sont-ils tous traditionnels ? Qu’en est-il de la polyphonie en Hongrie ?

La musique vocale Hongroise n’est absolument pas polyphonique, c’est l’apanage des musiques des Balkans. Dans les cultures slaves, c’est avant tout la musique polyphonique religieuse qui prédominait. Le peuple a adopté ce style de façon simplifiée. Si nous arrangeons les musiques, en revanche nous ne changeons pas les paroles. Nous chantons en serbe et en croate, et parfois nous mélangeons les deux dans une même chanson. D’ailleurs même dans les parties instrumentales, de tambura par exemple, l’instrument principal est toujours accompagné de la tierce et parfois de la quinte ce qui peut parfois sonner de manière étrange pour des oreilles occidentales. En fait, Tamburocket est le premier album dans lequel nous chantons, nous estimions être trop jeunes auparavant pour le faire. Nous avons maintenant un peu plus de bouteille pour prétendre avoir une certaine légitimité à chanter ces chansons.

Comment voyez-vous l’avenir ? Des projets ?

Cette année, le groupe fêtera ses vingt ans et nous souhaitons sortir un album en concert enregistré dans plusieurs lieux, car nous aimons entendre l’évolution des morceaux au fil des spectacles. Et il y a encore beaucoup d’endroits où nous souhaitons présenter notre dernier album, sorti cet été. Nous serons donc sur les routes. Nous espérons pouvoir fêter nos vingt ans dans de belles salles à Budapest, ainsi qu’à l’étranger. C’est important pour nous de fêter ça, de sentir une ambiance de fête.

D’un autre côté, un grand réalisateur Hongrois nous a demandé de faire la musique de son prochain film. L’année dernière, nous avons déjà écrit la musique d’un spectacle de théâtre, pour laquelle nous avons par ailleurs reçu un prix. Mais, le cinéma, c’est nouveau pour nous, c’est une grande aventure qui nous prendra du temps. De nouveaux morceaux vont émerger, et il est envisageable que cela puisse avoir une influence sur notre musique. Et que notre prochain album en soit inspiré.

Propos recueillis par François Saddi | Traduction Marina Pommier | TRAD Magazine Mars/Avril 2015

Söndörgö sera en concert le 28 mars à 20h30 au festival Guitares du Monde à l'Espace Gérard Philipe de Saint-André-les-Vergers (10) et le 29 mars à 17h pour la sixième édition du festival Couleurs du Monde à la Grande Boutique de Langonnet (56).

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