Boris Lelong et l'association Altamira

entretien

Boris Lelong et l'association Altamira

Depuis une vingtaine d’années, Boris Lelong voyage entre Saint-Denis (93), Afrique et Asie. Il filme, enregistre, produit, anime, raconte. La musique est pour lui un grand destin, dessein, humain qu’il faut partager. Il a fondé en 1998 l’association Altamira pour réaliser, entre-autres, des disques collectifs avec les habitants de diverses communautés de par le monde.

Le projet prend la musique comme fil conducteur pour « explorer par l'action et la réflexion le rôle de la culture dans les processus de développement humain », montrer donc que la valorisation des cultures diverses est un facteur de dynamisation sociale. Les initiatives d’Altamira « s'appuient ainsi sur le lien entre l'art musical et l'art, de plus en plus difficile, de vivre ensemble ». Notre explorateur nous développe son admirable aventure humaine.

D’où vous vient l’envie de voyager ?

Je ne sais pas, certainement de l’enfance. J’ai fait mon premier voyage en 1992, à vingt-et-un ans, et premier choc. C’était en Zambie. J’ai été frappé par l’intensité de la vie sociale dans les villages. Les villageois font tout eux-mêmes, sont autonomes et ont beaucoup d’unité entre eux. J’avais emmené un magnéto parce que la musique joue un grand rôle dans la vie des gens.

Les villageois zambiens que j’ai rencontrés sont tous producteurs de culture, alors que pour moi à l’époque, jeune citadin de France, la musique, c’est de l’évasion, de l’émotion seulement. Ce que j’ai vu dans les campagnes de Zambie et d’autres pays africains et asiatiques, c’est que, bien qu’il y ait de l’émotion dans leur musique, il s’agit aussi d’autre chose, d’une autre dimension.

Et l’envie de musique ?

Mon père jouait de la batterie rock en amateur. Moi, j’ai commencé par faire du bidouillage en musique électronique qui en était à ses tout débuts. J’étais en général mélomane et avait déjà des disques de musiques amazoniennes, de pygmées dont je trouvais les sons étonnants. J’ai aussi travaillé au rayon musiques du monde du Virgin Mégastore.

J’ai appris la musique en autodidacte, à jouer de différents instruments au gré des voyages. Je fais aussi des compositions personnelles, entre musique électronique et musiques du monde. Tout cela m’a amené à maîtriser tout le processus de production d’un disque, de l’enregistrement au mastering en passant par l'arrangement. J’ai appris à faire de la prise de son en tout terrain à travers mes projets aux quatre coins du monde.

Quels sont vos « quatre coins du monde » ?

Zambie, bien sûr, où je devais la première fois rester trois jours et j’y ai passé trois mois. J’ai effectué au Lesotho une série d’enregistrements avec une ONG locale et le musée Morija. Au Burundi pour un projet environnemental interrompu par le coup d’Etat d’octobre 1993 suivi de la guerre civile qui m’ont fait partir au Rwanda voisin où j’ai contribué à l’aide des réfugiés burundais. J’ai été plusieurs fois à Chinguetti, dans le désert mauritanien, travailler avec le guitariste Moudou ould Mattalla, puis réaliser son disque Guitare des sables sorti en 2006.

J’ai séjourné chez les T’boli, sur l’île de Mindanao, au sud des Philippines, pour un projet musical d’une dizaine d’années avec un groupe de musiciennes, le collectif Lemhadong, qui va donner en 2010 le disque Femmes artistes du lac Sebu, suite à un premier CD consacré au luth hegelung.

Après plusieurs séjours au Ladakh, dans l’Himalaya indien, parmi les réfugiés tibétains, j’ai produit deux albums avec Sherap Dorjee, L’Art du luth tibétain en 2002 puis en 2004 Chansons des Six hautes vallées, de la région du Tibet d’où vient ce maître luthiste. A Madagascar, avec les habitants du village Isorana, sur les hauts plateaux, j’ai enregistré Les Paroles ont des ailes, un disque actuellement en téléchargement et qui fait appelle aux donateurs pour financer sa sortie physique.

Avec Altamira, nous associons les habitants de Saint-Denis et les villageois d’Isorana dans un projet d’échanges artistiques qui durent depuis cinq ans. D’ailleurs, tout est parti de Saint-Denis.

Que menez-vous dans votre « coin » de Saint-Denis ?

Je fais écouter ce que j’ai enregistré, voir ce que j’ai filmé notamment dans les foyers de retraités. C’est ainsi qu’une retraitée m’a dit "vas dans mon pays" et que j’ai débarqué en décembre 2006 à Madagascar. A Saint-Denis nous menons aussi des activités essentiellement musicales dans les quartiers, de l’accompagnement culturel, des spectacles participatifs avec les gens du coin. Saint-Denis, ville de migrants originaires principalement des campagnes aussi bien de France que d'ailleurs, depuis plus d’un siècle, est très riche en diversités musicales.

Nous avons fait venir en 2010 les musiciennes T’boli des Philippines qui ont fait içi une résidence culturelle de trois semaines où elles ont échangé avec les habitants de toutes origines et générations, pour donner finalement un fabuleux concert au Théâtre Gérard-Philipe. Elles se sont d'ailleurs aussi produites à Paris au Musée du Quai Branly et au festival Les Orientales de Saint-Florent-le-Vieil.

Notre projet avec Isorana associe les artistes du village malgache et les habitants de Saint-Denis pour des créations discographique et scénique multiculturelles. Plusieurs Dionysiens sont venus à Isorana, et des spectacles ont été présentés dans les deux communes. Nous sommes encouragés par l’engagement des habitants dans nos initiatives.

Et d’où vient l’argent ?

Nos projets sont financièrement petits. Ce sont les billets d’avion qui restent chers pour nous. Je tire un peu d’argent des conférences que je donne et je tiens à faire des enregistrements de la meilleure qualité technique possible. Nous investissons dans du matériel qui est toujours à renouveler. Aujourd’hui, nous touchons une petite subvention de la municipalité et je suis toujours bénévole.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com | 2012-03-23