Temenik Electric

entretien

Temenik Electric

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Photos Patrick Gherdoussi

Transformer le triste constat en force énergétique. Après les effroyables évènements parisiens du 13 novembre dernier, l’interview que nous a accordée quatre jours plus tôt Mehdi Haddjeri, chanteur et leader du groupe marseillais Temenik Electric, ne pouvait être plus d’actualité. Leur deuxième album porte le nom évocateur d’Inch’Allah Baby. Il se veut porteur d’espoirs dans un monde paradoxalement de plus en plus meurtri par des actes dont l’horreur dépasse même la parole. Plus que jamais, face à l’amertume, avons-nous donc besoin d’entendre le souffle de la vie qui s’exhale inexorablement de ces airs de fête populaire.

Mehdi Haddjeri, vous êtes issu des quartiers nord de Marseille, de la Busserine pour être plus précis. Vous semblez avec Temenik Electric emprunter autant à vos racines algériennes et à ses musiques populaires qu’à l’électro-rock. Babel Med vous décrit, par exemple, comme un groupe, je cite : « d’électro-rock tellurique inédit, aux racines enfouies de l’autre côté de la Méditerranée ». Comment procédez-vous alors pour parvenir à cette alchimie, à cette fusion des genres musicaux, du rock anglais au raï de Cheikha Rimitti ?

Quand on me pose cette question, je me rends compte de plus en plus que c’est tellement individuel pour moi dans ma démarche, que lorsque je compose je mets tout ce que je suis. C’est-à-dire un artiste qui a une culture pop-rock très affirmée et qui a baigné depuis sa plus tendre enfance dans la musique ouest-algérienne. Je compose sans trop réfléchir à une formule. Je cherche à raconter avec tout ce qui me suit dans mon parcours de musicien et de citoyen. Il n’y a pas de formule magique, pour n’importe quel artiste. Chacun crée vraiment en rapport avec ce qu’il vit.

C’est un groupe avec un leadership fort tenu par vous, mais également composé d’individus qui charrient des vécus et des histoires différents. Comment donc au sein de votre groupe parvenez-vous à cette spontanéité naturelle dans la création ?

L’histoire d’Inch’Allah Baby, c’est le fruit de tout ce qu’on a pu emmagasiner comme bagage artistique et culturel. Inch’Allah Baby, on l’a fait à deux, j’ai composé et après Mathieu [Mathieu Hours, programmateur du groupe, ndlr] m’a rejoint pour les arrangements musicaux avec ses samples. C’est un aller-retour entre les histoires, les thématiques que je voulais aborder, et les compositions musicales. Ce n’est qu’ensuite qu’a eu lieu l’intervention des autres musiciens, pour qu’ils mettent leur touche. Puis a eu lieu la rencontre avec Justin Adams en Angleterre. Donc ça s’est fait sous forme d’étapes. J’ai assuré la direction artistique de l’album mais le travail de composition a été effectué de façon collégiale. Je tiens à cette dimension.

Pourquoi toutes vos compositions, à l’exception de l’anglais incrusté sur Kifech’n dir, sont-elles en langue arabe ? Cela correspond-il à un parti-pris de votre part, notamment esthétique ?

C’est tout-à-fait ça. C’est un parti-pris esthétique, qui utilise une langue arabe de Marseille qui est aussi vindicative que l’anglais, joint à du rock ou à du rap. Ca correspond également à une envie de rapprochement de la culture de mes parents, à une période où j’avais envie de raconter des histoires. Ca ne veut pas dire que le français ne sonne pas et que je ne chanterai jamais en français. D’ailleurs, je suis en train de travailler sur un troisième album et il pourrait y avoir des choses dans ce sens-là.

Au départ, votre mère et votre sœur vous aidaient dans la traduction de ce que vous vouliez dire en arabe, et finalement c’est maintenant cette langue qui prédomine complètement.

Effectivement, je procède toujours de la même manière. L’écriture se fait en français ou en anglais, puis le travail de traduction en arabe vient ensuite grâce à un aller-retour avec les gens de mon entourage. Je ne parle pas naturellement l’arabe, donc c’est un exercice avec lequel je m’amuse et qui me permet de faire un travail personnel, intimiste avec cette langue.

Vous avez été célébrés par la presse internationale pour votre premier album Ouesh Hada, désigné Top of the World Album par le magazine de référence anglais Songlines. Ce deuxième album, lui, a été enregistré en Provence, puis mixé en Angleterre dans les mythiques studios Real World de Peter Gabriel sous la houlette de Justin Adams, vers lequel vous a dirigés Rachid Taha. Quelle pourrait être l’influence principale de ce dernier, avant-gardiste de tous ces nouveaux groupes actuels de rock oriental progressif, sur votre musique ? Et celle du blues saharien en tenant en considération que Justin Adams a aussi produit le groupe touareg Tinariwen ? 

Rachid Taha a ouvert la brèche dans les années 80 avec Carte de séjour. Même si je ne renie pas la descendance directe avec l’origine franco-algérienne et son influence indéniable, nos références sont plus à aller chercher vers les groupes anglo-saxons que vers Rachid Taha. Notre musique, notre son portent des influences multiples et variées, plurielles. Rachid est une influence parmi tant d’autres.

Le fait de travailler avec des Anglais nous a également ouvert d’autres horizons musicaux et nous a permis de passer à une étape supérieure. Plusieurs influences ressortent de cet album mais ce n’est pas le blues saharien qui nous caractérise. Il y a plus de pop, de rock, d’« arabitude », qui ont été enrobés dans un joli papier-cadeau par des gens qui connaissent très bien des musiques du monde entier, et qui ont su faire ressortir, mettre en valeur notre propre musique.

Différentes rythmiques, différentes pulsations, de la ballade Zakia au riff acéré d’Ena Ouyek, à l’appel à la danse de N’Touma ou à la transe de Mezel el Barani. Quelle est l’identité que vous avez voulu cristalliser avec ce nouvel album ?

La musique populaire c’est ma ligne artistique, mon leitmotiv. Je suis né du rock, de la pop dans lesquels j’infuse l’histoire de ma vie et celle de mes musiciens. Je défends la musique populaire sur scène et dans le disque. La ballade de Zakia correspond à une volonté de vouloir défendre la musique populaire au sens noble et plus large du terme.

Dans un titre comme Rengaine, quels sont les fantômes dont vous souhaitez vous délivrer à travers cet aspect circulaire, voire presque psalmodique de la musique ? Ce dernier morceau de l’album s’apparente-il à un procédé cathartique ?

Rengaine, c’est un morceau très intime en fait sur l’histoire d’une personne que j’aime et que j’ai perdu il n’y a pas longtemps. C’est mon morceau préféré de l’album, le meilleur à mes yeux, qui est en treize temps sans que ça ait été fait exprès. Le moins théoricien du groupe, c’est moi. Je ne m’étais pas aperçu que je l’avais fait en treize temps, donc encore une fois ça souligne l’importance de ce travail collégial au sein du groupe. Pourquoi le titre Rengaine ? Parce qu’avec la personne en question, ce mot ressortait beaucoup dans nos discussions et réflexions. Il y a comme une ritournelle dans le morceau, comme si elle était encore là. Mais j’ai encore du mal à en parler car c’est récent.

Pendant ces deux années de tournées, d’expériences de publics et de scènes différents, quel est votre ressenti face à l’impact de votre musique ? Y a-t-il des lieux notamment au Maghreb où vos paroles ont su trouver un écho plus retentissant ?

Pas plus, pas moins. C’est toujours particulier d’aller jouer au Maghreb par rapport à notre histoire. Mais il est important de rendre des thèmes douloureux plus accessibles pour pouvoir être en contact direct avec le public. L’appel à la fête, à la danse, se doit de transcender le côté épineux des sujets abordés. Il ne faut pas perdre le fil et garder toujours cette volonté de partager notre musique, de faire entendre nos histoires. Que ce soit dans un énorme festival comme Mawazine, devant des milliers de personnes, ou face à de petites audiences. Par exemple, nous avons joué dans des bleds en Scandinavie, ça a été une expérience cocasse mais réussie.

Ce n’est pas grave qu’il n’y ait pas de compréhension de l’arabe lorsqu’il y a l’expression du live, la prise de position du chanteur. C’est ce que j’ai pu observer en tant que spectateur moi-même. En France, il y a la tradition de la chanson, de l’explication de texte. Mais grâce à ce que dégage un concert, on peut faire place à l’imaginaire, à la réception à un moment t de la musique, avec son flow et un certain état d’esprit. Il y a une énergie qui accompagne la musique qui peut se dissocier de la compréhension de la langue.

Dans un album sous tension permanente, peut-on déceler dans votre création musicale et dans les messages qu’elle souhaite délivrer, l’expérience post printemps arabe ou post Charlie Hebdo ?

C’est à la fin d’un enregistrement qu’on peut réaliser ce genre de chose. Les tensions en France autour des manifs du mariage pour tous avec des prises de position extrêmement réac, ou les évènements de Charlie Hebdo nous ont beaucoup marqué. Mais il n’y a pas que ça qui a pu avoir une influence sur le côté tendu de l’album. Ce qui se passe en Syrie, en Colombie, partout dans le monde, nous influence aussi. Nous sommes touchés par ce qu’on vit depuis plusieurs années, donc, en tant que musiciens, nous sommes forcément influencés par ce qui nous entoure. Sinon nous ne serions pas des artistes. Tout ce que j’ai vécu personnellement cette année et que j’ai pu noter depuis de nombreuses années a alimenté notre travail.

La tension qui peut être perçue sur l’album est transformée en énergie sur scène, en moment de fête populaire. Il n’y a aucun pessimisme dans ce constat. C’est bien au contraire un constat qui adopte la musique comme forme sur ce qui ne tourne pas rond et qui nous donne de la force pour combattre ce qu’on voit. C’est le privilège de l’artiste. L’année de composition avec Mathieu nous a permis de travailler sur l’atmosphère du disque. Mais c’est sur scène qu’on peut véritablement livrer cette énergie, créer un moment populaire avec notre musique. Le titre de l’album lui-même, Inch’Allah Baby, est nourri de plein d’espoirs. C’est ce qu’on veut transmettre.

Dans un festival tel que le Mawazine au Maroc, quelle est la place que vous souhaitez prendre face à des stars mainstream telles que Sting ou Jennifer Lopez ? Y a-t-il un aspect plus politique que vous désirez mettre en avant ? Ou souhaitez-vous plutôt montrer que la dimension festive de la musique n’appartient pas qu’à des têtes d’affiche internationales ?

Non, effectivement, pas du tout. On peut à la fois par la fête être le porte-parole de messages, et mettre comme support un support de fête, de dancefloor. Prenez l’exemple de James Brown et de son funk revendiquant la fierté d’être noir. Ce qui nous appartient, c’est de mettre la forme et le fond. Il n’y a pas que les grosses têtes d’affiche qui peuvent faire danser. Au Mawazine, nous avons joué le même soir que Jennifer Lopez, accusée d’être un peu trop dénudée, alors que nous avons été désignés « coup de cœur » du festival sans avoir été dénaturés. Nous pouvons susciter la fête tout en parlant de nos sujets, de nos thèmes, sans être censurés.

Enfin, face aux groupes d’Arabian Rock qui se présentent sous l’apanage de l’innovation World Music, quel est le point de différence que vous pourriez accorder à Temenik Electric ? 

La principale différence de notre groupe, c’est que nous sommes des Occidentaux. Nous sommes issus de la pop-rock dans laquelle je choisis un langage, des sonorités liés à mon histoire, à nos histoires. Mais avec le refrain ou la structure des compositions, la culture occidentale est beaucoup plus présente dans notre approche musicale que l’orientale. C’est ce qui procure, je pense, une qualité originale à notre son. Je ne traduis plus véritablement ma démarche. Il n’y a pas besoin d’explication de texte pour être à même de nous différencier d’un Hoba Hoba Spirit par exemple. C’est l’endroit d’où tu racontes tes histoires qui crée la différence.

Le terme « Arabian Rock », c’est moi qui l’ai inventé pour qu’on nous identifie sur le marché de l’industrie musicale, face au besoin irrépressible de répertorier. Si on épluche un peu notre musique, je chante comme un chanteur de pop-rock en arabe avec des structures, des techniques musicales qui ne sont pas arabes. Les lignes mélodiques également sont complètement pop. Avec les exécutifs du label Real World, c’est la musique qui a parlé. Justin Adams était en tournée avec Robert Plant quand il a écouté nos morceaux, et ça lui a tout simplement plu au point de vouloir nous produire. Même si nous sommes encore obligés de nous définir pour des nécessités de promotion, je pense profondément que nous n’avons pas à décrypter ce qui est compréhensible avec le sens musical.

Par Sandrine Le Coz | akhaba.com

Temenik Electric sera en concert le jeudi 19 novembre à 20h à la Bellevilloise à Paris et le vendredi 20 novembre à 20h au Dock des Suds à Marseille

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le jeudi 19 novembre à Paris et le vendredi 20 novembre à Marseille
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