De l’exil à la liberté

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De l’exil à la liberté

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Photo Yvon Ambrosi

Nouveau fer de lance électro-pop franco-arabe, Bachar Mar-Khalifé – en concert samedi 8 octobre à la Cigale (Paris) dans le cadre du 40e Festival d’Ile-de-France – a hérité de son père, le Libanais Marcel Khalifé, icône légendaire de la chanson arabe, notamment engagée, le charisme vocal. De son frère aîné le pianiste Rami, membre du duo composite Aufgang, il tient le goût des musiques expérimentales et sans frontières.

Au-delà de cet imposant legs familial, Bachar construit sa propre identité musicale quand il entrelace musique classique occidentale, tradition orientale, thèmes électroniques, et ne souhaite pas être confiné au statut de fils de ou de bon élève. Sa musique de mélange galvanisant exprime son refus de se laisser enfermer dans les clichés liés à ses origines. Son culte de la liberté, favorisé par son bagage multiculturel, lui a appris surtout à ne se ranger sous aucun drapeau identitaire, lui, le natif d’un Beyrouth martyrisé, exilé à six ans avec sa famille en région parisienne.

Présenter quelque chose de vivant et d’entier face à un public envisagé comme un baromètre infaillible, c’est ce que propose Bachar Mar-Khalifé dans son kaléidoscope d’émotions qui transportent du rire aux larmes en une fraction de seconde. Sa musique hypnotique, délicat équilibre entre poésie intime et rythmique organique, fait osciller entre frénésie et nostalgie. Son chant aux modulations progressives propulse l’auditoire dans une contemplation salvatrice.

En décembre dernier, nous l’avions rencontré à Brest lors du festival de haute tenue NoBorder, juste après sa prestation, vers deux heures du matin. Une heure propice au propos personnel, dénué des convenances de l’interview promotionnelle. Bachar explique avec force sa conception du concert, son expérience de la création.

Comment concevez-vous vos concerts ?

Chaque concert est différent. L’exigence d’écoute est plus forte quand je fais des concerts en solo, le climat est presque religieux. La formule en trio est différente. Les gens au départ viennent pour danser, faire la fête. Mais il est important de ne pas céder facilement à cette attente du public. Je veux jouer de l’inattendu, ne pas jouer uniquement pour la danse, mais imposer quelque chose dans le domaine de la poésie, de l’imaginaire. Un concert est totalement lié à la qualité d’écoute de son public, donc cela influe beaucoup sur notre interprétation sur scène. Ce n’est jamais le même morceau que l’on joue. Il y a une part d’inconnu qui peut nous pousser vers quelque chose d’inconnu, d’éphémère.

J’aime chercher le silence, le malaise. Dans mes morceaux, il y a une contradiction perpétuelle entre l’extrême paix et la violence extrême. Une berceuse peut devenir violente, déchaînée, cathartique. Je joue une berceuse pour rendre compte de quelque chose qui a évolué avec le temps, car entendue petit, elle a grandi avec moi et la musique me permet de la bousculer. J’espère qu’aucune de mes influences musicales ne prime sur les autres dans mon travail, au contraire.

Justement, comment se passe votre travail de création ?

La création chez moi est spontanée, très rarement réfléchie, analysée. Je refuse catégoriquement toute intellectualisation de la musique et de la chanson. Iannis Xenakis, le très novateur compositeur d’origine grecque, disait des œuvres musicales qu’elles sont « des giclées de sauvagerie ». J’ai toujours envie de me rapprocher de ce caractère éruptif de la musique qu’il est important de préserver dans une société qui nous pousse tout le temps à refuser notre côté sauvage, comme le dit si bien Freud, à réfléchir avant de parler.

Je pense que si j’ai cette volonté de dire les choses le plus sincèrement possible, c’est parce que j’ai eu un parcours marqué par l’exigence de bien faire, de conformité. A un moment, il faut sortir de ce corps de soldat qui fait bien ses gammes, réussit à analyser une œuvre baroque. Cela a été très enrichissant dans mon apprentissage, notamment du piano. Il m’en reste des traces, mais je ne veux pas les chercher. Tout ce qui reste se mélange et se transforme. Je rejette assez violemment l’attitude des musiciens d’orchestre, cette nonchalance affichée parce qu’il est 17h59, la répétition est finie, ils sont au service de quelque chose.

Je pense avoir découvert la musique non pas au conservatoire, mais lors de concerts de musiciens roms dans les Balkans, en Macédoine, quand j’y suis allé. Ils jouent avec le sourire et sont dix fois plus virtuoses. Comme ces enfants musiciens de sept-huit ans qui jouent dans les rues toute la journée. Cela m’a conforté dans l’idée que la musique n’était pas du tout au conservatoire mais dans quelque chose qu’on peut difficilement enseigner et qui se transmet indirectement. Ce rapport inné, sauvage, est donc à l’inverse de quelque chose de militaire.

En quoi votre apprentissage de l’exil influe-t-il sur votre musique ?

Avec la guerre du Liban, on pourrait croire que l’exil est essentiellement politique. Moi, je préfère aller vers l’exil intérieur, celui qui permet d’être détaché, d’établir une distance par rapport aux évènements, aux gens. L’exil relève plus du domaine de la poésie qui reste l’acte le plus solitaire dans la création, bien plus que la musique qui se partage. Le but de la poésie, c’est de l’écrire ou de la lire dans sa tête. J’aime me sentir parfois très seul et suggérer au public ce sentiment de solitude face à quelque chose qui nous dépasse tous.

Je n’ai pas envie de raconter une histoire politique, historique. Etre né dans un Liban en guerre n’autorise pas de se réclamer du martyre pour se faire valoir. Pour moi, la vie ordinaire est magnifiée à travers l’art, car chaque vie humaine mérite un film. Il n’y en a pas une qui soit plus valeureuse qu’une autre. Je ne suis pas responsable des sensations du public. Je n’ai pas à être responsable d’une direction donnée. Avant, je ne parlais pas du tout en concert mais veillais à que ce que je voulais dire soit plus suggéré que dit.

Quel est jusqu’à aujourd’hui votre moment le plus mémorable lors d’un de vos concerts ?

Je pense à un concert donné au Trabendo à Paris, à l’occasion des vingt-cinq ans du magazine Courrier International, en novembre 2015, juste après les attentats à Beyrouth et à Paris. La communion avec le public était extrême. Les gens avaient besoin de quelque chose à partager à ce moment-là. C’est un des plus beaux concerts que j’ai vécus, parce que le public participait pleinement à la réussite d’un tel instant.

Il n’y a pas d’échec. Il n’y a qu’un devoir, qu’une nécessité, celle de faire le concert même si les paramètres ne sont pas toujours réunis ou confortables en terme de son, par exemple. L’essentiel n’est pas de toujours arriver à une communion parfaite. Je n’ai plus cette obsession. J’accorde une chance à quelque chose de plus simple, ne tente pas de forcer. Je ne veux pas être l’unique responsable du concert, du moment, mais le public aussi. J’essaie d’accepter ça dans une logique d’ouverture.

Par Sandrine Le Coz | akhaba.com

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