Le Centre Mandapa fête ses 40 ans

entretien

Le Centre Mandapa fête ses 40 ans

En 1975, naissait le Centre Mandapa, au cœur du 13ème arrondissement de Paris. D’abord dédié à la danse indienne, ce lieu pionnier est l’une des rares scènes de la capitale présentant régulièrement des spectacles de musiques et danses du monde. Sa fondatrice et directrice Milena Salvini évoque avec François Bensignor son parcours singulier et les fruits de sa vocation.

« Au départ, mon mari [Roger Filipuzzi] cherchait un lieu où je pourrais enseigner la danse Kathakali, raconte Milena Salvini. L’atelier qu’il découvre rue Wurtz a tout de la ruine. Il va en faire un lieu de formation et de diffusion convivial. Pouvant accueillir aujourd’hui une centaine de spectateurs, il est principalement consacré à la diffusion de petites compagnies : danse, conte, musique. Sur une saison sont présentés environ 150 spectacles.

« Le Centre Mandapa est la conception de mon mari, dit Milena Salvini. Il a œuvré à l’acoustique du lieu. D’ailleurs l’un des enregistrements qu’il y a fait a obtenu le Grand Prix de l’Académie Charles Cros. À nous deux, nous nous sommes partagé la tâche de développer le centre. J’y ai créé une école de danse indienne. » Entre les cours réguliers — principalement de bharata natyam et de kathak — et les stages ponctuels, celle-ci accueille aujourd’hui entre 100 et 150 élèves par saison.

« Dès l’origine de la programmation, nous avons présenté des musiques du monde, qu’elles viennent d’Afrique, d’Europe de l’Est, d’Indonésie, de Chine ou du Japon. Nous voulions faire découvrir des musiques rares, des artistes dont c’était souvent la première scène en France. Nous présentons de la musique seule, mais aussi accompagnée de danses, de paroles contées. Ne dit-on pas en Inde que la musique est l’art maître que l’on retrouve dans toutes les formes d’art ? »

« L’Inde est restée la base de nos activités, parce que c’est la culture que je connais le mieux, explique Milena Salvini. J’ai une formation de danseuse et de musicienne. Après des études supérieures au conservatoire (harmonie, contrepoint, fugue), j’hésitais entre la danse et la musique. Mais quand j’ai découvert la danse indienne au Théâtre des Nations, mon choix a été fait. J’ai obtenu une bourse et suis partie étudier en Inde fin 1963. »

« Je me suis spécialisée dans l’étude du théâtre dansé Kathakali. En Inde, les disciplines artistiques de tradition orale se transmettent de maître à disciple, de père en fils, en petite communauté. Souvent le maître a un disciple privilégié et quelques autres. J’ai étudié le kathakali au Kerala, dans une école à laquelle je suis restée très attachée. J’y avais un maître, Kalamandalam Padmanabhan Nair (1927-2007). Mon engagement moral était de continuer à travailler avec ses disciples et de les faire connaître. »

De 1957 à 1968, le Théâtre des Nations présentait des auteurs et compositeurs du monde entier : Bertolt Brecht, Jerzy Grotowski, Maurice Béjart, Julian Beck, Alban Berg, etc… Mais aussi des formes traditionnelles et rituelles peu connues en Occident, comme l’opéra chinois, le nô japonais ou le bharata natyam indien. En 1965, la direction du Théâtre des Nations était confiée à Jean-Louis Barrault.

De retour à Paris après deux ans d’études en Inde, Milena Salvini approche le metteur en scène et le convainc de faire venir une troupe de kathakali d’une vingtaine d’artistes. Son spectacle sera présenté au Théâtre de l’Odéon en 1967. « J’ai collaboré étroitement à la sélection des artistes et des pièces du répertoire extraites essentiellement du Ramayana et du Mahabharata » dit Milena. La troupe entame ensuite une tournée de quatre mois et demi, qui la conduit autour du monde jusqu’à Broadway, en passant par de grands festivals comme celui de Balbek, à Berlin ou en Italie.

Extrait du film "L'Epopée du Mahabharata, théâtre dansé Kathakali" de Milena Salvini et Roger Filipuzzi.

Forte de ce premier succès, Milena Salvini sera chargée, soit par le Ministère de la Culture, soit par l’Unesco, de différentes missions en Inde. Tout en travaillant avec les artistes à l’élaboration de spectacles pouvant être présentés à l’international selon les critères occidentaux, elle y approfondi son étude de la discipline qu’elle enseigne. « À la fois art martial, théâtre et art de vivre, le kathakali me semble une excellente pratique pour les jeunes gens, dit-elle. J’y ai consacré un ouvrage, L’histoire fabuleuse du théâtre kathakali à travers le Ramayana (Ed. Jacqueline Renard, Paris, 1990). C’est une approche que je souhaitais facile, essentiellement destinée à la jeunesse. »

Très actifs dans les premiers travaux du programme de l’Unesco visant à la reconnaissance du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité (PCI), Milena Salvini et son mari ont largement contribué à ce que le théâtre sanscrit kutiyattam soit proclamé sur la liste représentative du PCI, lors de la première commission en 2001. « Apparue en Inde il y a environ 2000 ans, cette tradition qui se pratique toujours dans le Kerala est l’une des plus anciennes existant encore sur la planète » explique Milena Salvini.

Extraits du récital de Bharata Natyam interprété par Anusha Cherer au Centre Mandapa.

Soutenu par la Mairie de Paris, le Centre Mandapa fait un travail de proximité exemplaire, notamment en direction des plus jeunes. Durant la saison 2014-2015, il a accueilli environ 5000 enfants, venus en matinée assister à des spectacles de conte, de pantomime, de marionnettes, de théâtre d’ombres, etc.

« Nos partenaires sont des écoles maternelles et primaires, quelques collèges et des centres de loisirs, dit Milena Salvini. Nous choisissons des spectacles ludiques, ouvrant sur des cultures d’ailleurs (Afrique, Chine, Maghreb, Inde, etc.), ancrées dans des traditions. Et nous veillons à ce qu’il y ait un échange avec les enfants. Les artistes programmés vivent principalement en Ile-de-France. Beaucoup d’entre eux sont immigrés et c’est notre vocation de les aider à faire connaître leurs cultures. Nous travaillons principalement en coréalisation, 60% de la recette revenant à l’association présentant le spectacle.»

Depuis 40 ans, le Centre Mandapa a servi de tremplin à de nombreux musiciens et danseurs. « Beaucoup d’artistes d’Inde qui se font remarquer dans notre salle sont programmés l’année suivante au Musée Guimet, dit Milena Salvini. Nous entretenons aussi d’étroites relations avec le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, qui nous a permis d’y programmer des nuits entières de kathakali et de kutiyattam. »

Parmi les artistes de musiques du monde qui ont fait leurs premières armes au Mandapa avant d’être reconnus internationalement, on peut citer l’Iranien Djamchid Chemirani, l’Ougandais Geoffrey Oryema, l’Algérienne Houria Aïchi ou la Chinoise Liu Fang. « C’est le Professeur Trần Văn Khê qui nous avait conseillé cette joueuse de luth pipa, dit Milena Salvini. Il nous soutenait depuis nos débuts. » Suite à son décès au Vietnam le 24 juin 2015, peu avant son 94ème anniversaire, le Mandapa lui rend hommage le dimanche 11 octobre, lors d’une soirée qui débutera à 18h. Entrée libre sur réservation.

Par François Bensignor | akhaba.com

albums relatifs
Mots cles
Instruments: 
dans la boutique
et aussi sur akhaba.com
sur le web
Partager | translate
commentaires