A l'assaut de la jungle urbaine

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A l'assaut de la jungle urbaine

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Photo Florent de La Tullaye

La nouvelle scène musicale congolaise n'avait nullement besoin de se faire une place au soleil au sein des musiques du monde, bénéficiant déjà de groupes à la renommée internationale tel que Jupiter et Okwess International, Black Bazar ou encore le rappeur Baloji. Pourtant, Kinshasa nous réserve encore des surprises et c'est avec le groupe Mbongwana Star que nous retrouvons les ex-leaders charismatiques de Staff Benda Bilili, Coco Ngambali et Théo Nzonza. Cette formation de paraplégiques sans-abri, délivrant depuis leurs tricycles/chaises roulantes une rumba-funk d'une frénésie brûlante, avait détonné sur deux albums célébrés par la critique et ravi les foules du monde entier. Jusqu'à la désintégration du groupe en 2013.

Mbongwana signifie le changement en lingala. A Kinshasa, les groupes naissent et se recyclent aussi vite qu'ils sont apparus, le turn-over est permanent. Les instruments, la mode, les engins à pédales ou les véhicules à moteur, tout renaît sans cesse des inépuisables tas de ferraille des bidonvilles. Et dans cette jungle de la survie, la compétition est rude. Il faut savoir dégainer ses talents au bon moment et surtout savoir innover, prendre des risques avec audace, s'approprier, assimiler très vite des alliages inédits.

C'est donc avec de l’électro-hip-hop assis sur des rythmes percussifs congolais que Coco Ngambali et Théo Nzonza, épaulés par cinq jeunes membres du groupe recrutés par ces deux premiers, ont fait le pari de se renouveler sur la scène de la musique urbaine de Kinshasa, une des scènes les plus vibrantes du continent. Pour opérer ce changement d'orientation musicale significatif, ils ont fait appel à l’anticonformiste musicien/producteur irlando-parisien Liam Farrell, aka Doctor L., producteur, entre autres, de l’album Black Voices de Tony Allen.

« Pour faire éclore la magie à partir des déchets » dixit Doctor L. Le résultat est surprenant : les rythmes congolais traditionnels se trouvent mêlés, sans y être uniquement greffés, à des sonorités post-punk électroniques. Guitares, percussions, voix poussées à leur paroxysme, boucles hypnotiques emmènent l'auditeur loin de la simple frénésie dansante congolaise à la sauce ndombolo, et le propulsent vers des horizons musicaux insoupçonnés.

En outre, c'est à une véritable collaboration musicale intergénérationnelle entre rumba des quinquagénaires et sons urbains des plus jeunes que nous assistons sur ce premier album initiatique From Kinshasa (World Circuit, 2015), enregistré sur place, dans le quartier artistique de la rue Kato, dans la troisième plus grande ville d'Afrique. Donner du relief aux sonorités quotidiennes de la rue – Shégué est un hommage aux enfants des rues –  reste au cœur de ce projet créateur d'un nouveau genre musical inclassable, reflétant le génie créatif de cette ville atypique qu'est Kinshasa.

Mené de main de maître par Doctor L., cet album se place donc au cœur de l'action, et la rue, dès lors, se métamorphose en un prodigieux épicentre sonore. Le tumulte frénétique des questions-réponses en lingala devient un assemblage de voix hélées recouvertes délibérément, distordues sciemment, parfois harmonieusement, mais se perdant toujours dans la réverbération surmenée d'un engrenage de sons. Un chaos cacophonique, à l'équilibre chancelant mais contrôlé. Un nouvel hybride musical qui ne pourra qu'entériner la certitude que les musiques africaines sont polymorphes, irréductibles, recyclables à l'infini, rebelles à toute tentative d'étiquetage. « Nous avons tenté d'échapper à la camisole de force afro-africaine dans laquelle tout le monde essaie de faire entrer les groupes africains » commente leur manager belge Michel Winter.

Un martèlement post-punk, des interférences électroniques, des riffs soukouss relégués en arrière-plan... Mbongwana Star désoriente, nous fait perdre nos repères. Nous sommes loin de la musique congolaise comme unique marque de fabrique. Ici la rumba avoisine le dub, le funk, l'électro punky dans un tissage qui s'ingénie à brouiller les codes. La musique semble déconnectée de tout temps ou de toute spatialité distincte : un no man's land sonore se dessine à l'intérieur d'une friche urbaine illimitée.

C'est donc un projet congolais futuriste, interstellaire, non enraciné dans une terre africaine qui nous est présenté. A l’image du « Congo Cosmonaute », figurant sur la pochette de l'album, qui parcourt les rues de Kinshasa dans le premier clip du titre phare du groupe, Malukayi. Paradoxalement,  le résultat final continue de résonner comme s’il était composé à partir d'instruments rouillés récupérés dans les bidonvilles de Kinshasa. Comme les guitares qui mettent sous tension le morceau rock acide Kimpala, ou encore les pianos à pouce de Konono n°1 sur Malukayi.

Semblant poursuivre le cycle interminable du système D de la récupération, la musique de Mbongwana Star est faite de boucles hypnotiques, d'échos planants, où des éléments disparates viennent tournoyer et opérer une collision fructueuse. Du dub psychédélique du titre d'ouverture de l'album From Kinshasa to the Moon, à la pulsation hyperactive, menaçante, grinçante du titre Nganshé, en passant par la balade brumeuse de Coco Blues, la musique de From Kinshasa demeure une et unique, baignée du grésillement des riffs de guitares voilées, d'éclats électroniques ou encore des mélodies circulaires vibratoires du likembe.

Présents au festival Musiques Métisses d'Angoulême ce week-end pour les quarante ans du rendez-vous culte, les sept membres de Mbongwana Star seront à Paris lundi 25 mai au soir avec leur show électrique transglobal sous le chapiteau du Cabaret Sauvage.

Par Sandrine Le Coz | akhaba.com