Maraca de retour au New Morning

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Maraca de retour au New Morning

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Photos Didier Ferrand

En octobre, les fiestas de l’été et leurs soirées dansantes, c’est terminé ; il est temps de passer aux choses sérieuses avec des cadors du latin jazz. C’est sans doute ce qu'a du se dire le flûtiste cubain Orlando « Maraca » Valle, autant à l’aise dans les deux courants.

Si sa discographie fait la part belle à la musique dansante, sa carrière professionnelle a bel et bien commencé en 1987 avec deux musiciens majeurs du jazz cubain, Bobby Carcassés et Emiliano Salvador. Puis, à partir de 1988, avec le groupe mythique de Chucho Valdés, Irakere. C’est en 1993 qu’il débute en solo comme producteur, compositeur et arrangeur des albums Cocodrilo de agua salá (Bis music, 1993) de son frère Yumuri, et Pasaporte (EGREM, 1994) de Tata Güines et Miguel Angá. Fórmula uno (Bis music, 1995) et Havana Calling (Qbadisc, 1996), ses premières productions en tant que leader, mettent déjà en exergue cet esprit de jam session et de rencontre, parfois entre musiciens de générations ou d’horizons différents — Richard Egües, Lenny Picket, Yulien Oviedo, Muñequitos de Matanzas… —, que nous avons pu savourer au New Morning.

Les amateurs n’ont pas oublié les « All-Stars », avec Tata Güines ou Giovanni « Mañenguito » Hidalgo, souvent passés par Paris au fil du temps. Cette nouvelle mouture, renouvelée comme il se doit, ne les a pas déçus. Bien que tous les invités appartiennent à la catégorie « qu’on ne présente plus », on ne résistera pas au plaisir d’évoquer succinctement leurs carrières.

Les deux tontons frappeurs, Giovanni Hidalgo et Adel González, accompagnent maintenant Maraca depuis de nombreuses années. Si sa carrière débute avec le légendaire groupe portoricain Batacumbele, c’est précisément au New Morning que le premier s’est fait connaître du public parisien en tant que pièce maîtresse de l’ensemble d’Eddie Palmieri. Le son de ses tambours résonnera chez Tito Puente, Dizzy Gillespie, McCoy Tyner, Michel Camilo, pour ne citer que les plus importants. Adel González est quant à lui le percussionniste attitré du groupe Interactivo, formation très populaire du pianiste Robertico Carcassés, qui a su allier timba, jazz et rap. On l’a vu et entendu récemment avec Ernán López-Nussa — l’oncle d’Harold — ou Jorge Reyes.

Jorge Reyes qui, depuis les décès de Cachao et de son neveu Cachaíto, est devenu la référence en matière de contrebasse afro-cubaine. L’anonymat, qui était de règle dans le disque cubain, n’a guère contribué à sa notoriété, malgré son implication dans Los Montuneros de Pío Leyva et l’Orquesta Riverside. En 1981 il est recruté par Arturo Sandoval, frais émoulu de l’école Irakere. Enregistrements et tournées à l’étranger vont alors se succéder, le mettant enfin en lumière. De sa discographie on retiendra, époque Sandoval, l’OVNI musical Pocito 11 (Egrem, 1982), un hommage à Chano Pozo (Bis Music, 1995), et Duetto (Bis Music, 2011), un superbe « duo à trois » avec Adel González et le saxophoniste Germán Velazco en soutien de poids.

Autre magicien des tambours, le batteur Horacio « El Negro » Hernández se signale d’emblée comme membre original du groupe Proyecto de Gonzalo Rubalcaba. Depuis son départ de Cuba en 1990, il s’est produit avec des pointures telles que Carlos Santana, Eddie Palmieri, Roy Hargrove, tout en animant ses propres projets, tantôt en collaboration avec son confrère Robby Ameen (Live at Umbria Jazz, Around Jazz, 2004), tantôt avec son quartette Italuba (Timba records, 2005). Depuis cinq ans, il a retrouvé son vieux compagnon Rubalcaba dont le nouveau groupe, Volcán, compte aussi Giovanni Hidalgo.

Dans ce microcosme où tout le monde a joué avec tout le monde, le pianiste martiniquais Mario Canonge ferait presque figure de pièce rapportée si l’on ne connaissait son inclination pour les rythmes latins, notamment avec le groupe La Manigua à la fin des années 1970. Le jazz (Carter Jefferson, Chico Freeman), le jazz-rock (Ultramarine), la variété française (Michel Jonasz, Laurent Voulzy), remplissent une carte de visite format XXL. Sans oublier les musiques de sa terre natale, biguine ou mazurka.

Le trompettiste Yasek Manzano était l’invité surprise, la cerise sur le gâteau. Salué par ses pairs Bobby Carcassés, Roy Hargrove ou Winton Marsalis, il a remporté en 2003 à la Havane le concours JoJazz, récompensant les jeunes talents du jazz cubain. Le public du New Morning a su l'apprécier à sa juste valeur.

Maraca a, quant à lui, lancé plusieurs projets d’envergure, dont le très ambitieux Monterrey Jazz All Stars en 2008. Ambitieux de par la stature des musiciens invités (les fidèles El Negro et Mañenguito, David Sánchez, Miguel Zénon, Hugh Fraser) et de par le concept : au-delà de la classique descarga, Maraca utilise une section de cordes pour revisiter quelques standards du jazz afro-cubain ou ses propres créations.

La scène du New Morning était trop exigüe pour accueillir un orchestre symphonique, mais l’assistance a quand même eu droit à une partie du répertoire concocté pour Reencuentros, l’album autoproduit enregistré au Grand Théâtre de La Havane en 2010. Presentación nous rappelait ses débuts avec Tata Güines et Angá, Balada de marzo venait rafraîchir momentanément l’atmosphère, Danzón siglo XXI, digne descendant des meilleures compositions d’Orestes et Israel « Cachao » López, flirtait avec la perfection. Giovanni Hidalgo y lançait ses breaks danzoneros aux timbales tandis que Mario Canonge y allait de son solo jazzy, pour le grand bonheur d’une communauté antillaise bien représentée.

Si tous les thèmes ont fait mouche, le deuxième set fut particulièrement riche en moments forts, à commencer, dès la reprise, par un Manteca de derrière les fagots. C’est El Negro qui est alors sorti de sa boîte, nous confortant dans l’idée qu’il est certainement l’un des meilleurs batteurs cubains de sa génération. La conclusion est venue avec l’un des morceaux fétiches de Maraca, le Guajira con tumbao de l’Orquesta Aragón, dédié à Guillermo Rubalcaba, compagnon de descarga décédé le 7 septembre dernier à l’âge de 88 ans.

Par Didier Ferrand | akhaba.com

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