La tradition post-rock des samouraïs

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La tradition post-rock des samouraïs

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Kakushin Nishihara

C’est un « omni », objet musical non identifié. Une œuvre intemporelle, une tradition multiséculaire qui se projette dans un futur infini, une musique et un chant produits par un trio improbable, une rencontre déroutante qui remonte à 2015, à l’occasion du festival de Radio France à Montpellier.

Une réunion enchantée entre le guitariste tout-terrain Serge Teyssot-Gay, cofondateur du groupe rock bordelais Noir Désir (1980-2003), du violoncelliste classique mais hétéroclite Gaspar Claus qui, comme ne le présuppose pas son nom de scène, est fils du renommé guitariste flamenco franco-espagnol Pedro Soler, et la surprenante chanteuse japonaise Kakushin Nishihara, maîtresse punk d’un héritage archaïque, qui a découvert à ses 13 ans dans son Tokyo natal les Sex Pistols londoniens.

Nishihara, Teyssot-Gay et Claus nomment leur réunion fantastique Kintsugi, du nom d’un procédé nippon remontant au 15e siècle qui consiste à recoller les morceaux d’ustensiles en porcelaine et céramique brisés avec de la laque en poudre d’or. Un artisanat révélant une philosophie qui prend en compte l’histoire de l'objet dont la casse ne signifie plus sa fin mais sa renaissance, la continuité de son utilisation. Kintsugi vient du verbe tsugu, réparer relier, transmettre, valoriser.

Kakushin Nishihara, Serge Teyssot-Gay et Gaspar Claus réparent, relient, transmettent et valorisent une musique de samouraï, liée aussi au folklore des créatures mythiques yōkai, ces djinns japonais espiègles malveillants ou bienveillants selon les circonstances.

Le timbre sépulcral, Kakushin délivre un chant aux accents chamaniques, un genre d’ambient à l’époque indéfinie où se mêlent avec magie volupté, méditation, psychédélisme, berceuse sur un ton farouche, rustique. Sa psalmodie monastique est portée par un rythme mystérieusement sauvage et dompté à la fois. La guitare électrique de Serge Teyssot-Gay balance des accords sombres, intenses, des notes parfois aigrelettes, puis se radoucit quand ses cordes sont frottées par un archet gracieux alors que le violoncelle de Gaspar Claus développe des arpèges aériens, sereins, zen.

Kakushin Nishihara, elle, pousse de sa voix déchirée ses scansions antiques et frappe avec son plectre singulier, un grand triangle métallique, les cordes de son satsuma biwa, un luth vigoureux prisé par les samouraïs dès le 16e siècle, accompagnant poèmes épiques et récits héroïques, notamment ceux contant l’épopée tragique du général samouraï Minamoto no Yoshitsune (1159-1189), figure légendaire de l’histoire nippone.

Le satsuma biwa, instrument aux origines persanes, possiblement dérivé du barbat, venu par la route de la soie et métamorphosé au Japon, était d’abord réservé aux guerriers avant d’être adopté par les bardes aveugles ambulants et de tomber plus tard en désuétude. Au 20e siècle, l’illustre chanteuse Kinshi Tsuruta (1911-1995) lui ajoute une corde aux quatre existantes, et lui redonne une nouvelle vie avec un style personnel déployé sur les scènes internationales, tout en étant membre du cercle fermé des musiciens de l'agence impériale japonaise.

Kinshi Tsuruta a légué son biwa vieux de 140 ans à sa dernière élève, Kakushin Nishihara, qui remporte dès 1997 nombre de concours de musique traditionnelle japonaise et s’aventure avec brio en divers territoires musicaux, musique classique occidentale, électro, noise rock, post-rock, pour perpétuer dans un langage hors du temps un art ferme et fascinant.

Par Bouziane Daoudi | akhaba.com

Jeudi 24 novembre, 20h, Maison de la culture du Japon à Paris
Vendredi 25 novembre, 20h, Scène nationale de Lons-le-Saunier, Théâtre de Dole
Samedi 26 novembre, 22h, Festival Ars Musica, Bruxelles