Al-Andalus célébré à Auvers-sur-Oise

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Al-Andalus célébré à Auvers-sur-Oise

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Photo Faranak Soufipour

La voûte gothique de l’église d’Auvers-sur-Oise (12ème siècle) résonne d’une voix cristalline. Déambulant seule dans la pénombre de la nef, Beihdja Rahal entonne l’istikhbar vocal de la nouba Raml, telle une orante. Au moment où elle atteint la croisée du transept, un chœur chrétien à trois voix apparait en clair obscur et lui répond depuis le narthex. Cette scénographie d’introduction de Splendeurs de Grenade illustre le dialogue musical de ce projet nocturne, tel que l’a conçu Albert Recasens, le directeur de l’ensemble La Grande Chapelle.

A l’initiative du Festival d’Ile de France, le jeune directeur a organisé cette rencontre entre musique ancienne espagnole et musique gharnati (Ecole d’Alger) sous le signe du gouverneur Íñigo López de Mendoza y Quiñones (1440-1515), icône du dialogue interreligieux à la fin de la Reconquista. Une initiative qui prend un sens particulier devant un public d’habitués de musique sacrée, quelques mois seulement après le drame de Saint-Etienne-du-Rouvray. C’est un fait qu’en ce soir du 17 septembre, la nouba ne jouait pas à domicile.

Restreint à son chœur pour ce livret de cantiques, La Grande Chapelle (Espagne) offre ici « une sélection du répertoire que pouvait entendre la noblesse castillane à la fin du 15ème siècle (…) ». Ce répertoire vocal de musique sacrée constitue l’essentiel de ces Splendeurs de Grenade. Les uns après les autres, cantiques et longs Magnificat majestueux résonnent à deux ou trois voix depuis l’abside ou dans l’obscurité totale du transept. Parfois, une harpe et une vihuela les accompagnent furtivement. Ce spectacle est en mouvement : à chaque pièce, les choristes investissent une partie différente de l’église, se jouant successivement des variations d’écho et des intensités d’illumination.

 

Selon la volonté du créateur, Beihdja Rahal (voix, luth kouitra) y interpose de trop courts intermèdes de nouba algéroise. Mais les deux genres se parlent ici plus qu’ils ne s’écoutent, la transition se réduisant le plus souvent à un bref silence. Bercé par le oud de Nadji Hamma, le vibrato fantastique de la cantatrice emplit alors la nef des préludes de la suite gharnati, hélas souvent tronqués à dessin. Entre deux cantiques, on reconnait donc ses istikhbar les plus acclamés en mode Hsin ou Zidane. Quelques chœurs plus loin, Beihdja aborde le mouvement métré, avec le oud pour seul orchestre. Cependant Recasens n’a pas souhaité l’emballement ad hoc de la nouba, et, implacablement, le rythme lent du cantique suivant n’y donne pas… suite.

Tenu en haleine pendant près de soixante minutes, le public attendra que meurent les toutes dernières notes sous les voutes pour applaudir. Les deux formations se rejoignent alors vocalement, le temps d’un rappel jubilatoire : c’est sur le thème du Suspiro del Moro – saudade fameuse du dernier souverain nasride dans sa fuite de Grenade – que voix et chœurs ébauchent enfin un unisson. Communion des voix, mais aussi de la nostalgie d’Al-Andalus.

Si, historiquement, les deux genres ont pu effectivement se côtoyer au 15ème siècle, les reconstitutions d’Eduardo Paniagua et de ses pairs nous rendent familières depuis longtemps des cantigas et noubas d’époque autrement plus rustiques. Chœurs soignés, voix superlatives, jeux de lumière…. Sur le plan historique, ces Splendeurs de Grenade procèdent donc davantage de la réalité augmentée. Mais qu’importe le vin, l’acoustique du lieu a indéniablement conquis l’assistance, tandis que, réciproquement, ces voix superbes le présentaient à son avantage.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com