Shajarian au firmament

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Shajarian au firmament

Astre incandescent de la scène sonnati, le cantateur iranien Mohammad Reza Shajarian – né à Mashhad en 1940 – est si incontesté qu'on le croirait perpétuel. Pourtant, depuis 2009, son travail n'est plus diffusé et son public unanime se morfond dans l'attente de ses rares concerts. Autant dire que son apparition du 23 octobre aux Folies Bergères est guettée comme la comète de Haley. 

Mal connues en Occident, ses quarante années de discographie locale, pléthoriques, sont à présent sa principale carte de visite. Sa voix d’or et sa technique parfaite, renommées jusque sur les scènes occidentales, ont été convoitées des compositeurs contemporains les plus fameux, à commencer par Parviz Meshkatian (1955-2009) et Mohammad Reza Lotfi (1947-2014).

Ces dix dernières années, l’innovation a pris le pas sur la perfection à laquelle il nous avait presque habitués. Son exigence, notamment quant à la composition, déplace à présent les lignes de la scène sonnati moderne ; mieux, elle réinvente le genre. Epris d'harmonie, le maestro assied sur le tard le tasnif superlatif au centre de cette scène, aux dépens, par exemple, des formes ghazal ou mathnawî.

Depuis 2006, Shajarian collabore avec le compositeur-luthiste Majid Derakhshani, à la recherche de nouvelles tessitures dans l'unisson. Orchestrations, piano, cordes… ce compositeur inspiré n'a pas son pareil pour les constructions symphoniques, écrins ou prétextes pour de majestueux tasnifs. Une véritable marque de fabrique.

Mohammad Reza Shajarian avec l'Ensemble Shahnaz

Cette expérience harmonique d’alors conforte Shajarian dans ses projets de lutherie expérimentale, inspirée notamment de la musique ancienne safavide. Il conçoit, parmi d'autres, toute une série de vièles étonnantes, inspirées du gheychak et du kamanché, que l’Ensemble Shahnaz domestiquera sur scène avec lui. Cet ensemble tire son nom de Jalil Shahnaz (1921-2013), le târiste émérite de l'école d'Ispahan, dont le cantateur revendique l'éloquence musicale. L’intégration de ses instruments aux arrangements de Derakhshani bonifie démonstrativement leur cheminement à deux, au fil de cinq albums flamboyants, et autant de tournées.

Depuis les évènements de 2009, le cantateur, qui vit effectivement en Iran, est spécifiquement ciblé par des interdits. Il rencontre dès lors des difficultés à se produire et à enregistrer des albums. Or le public iranien s’était habitué à ses productions régulières. Il a dû se contenter depuis cette date de l'album pirate Azadi – en persan : « libre » – ainsi que d’un foisonnement de nouvelles productions de son fils Homayoun, sa troublante réincarnation.

La rumeur ne dit-elle pas que sa voix sublime est malgré tout adulée jusqu’au sommet du Régime ? En 2012, l’artiste retrouve le chemin des tournées internationales. On l'aura compris ; ce faisant, il était loin d’être resté les bras croisés. La poignée des prétendants à son trône va devoir encore patienter. Ainsi, la présente tournée est une pierre supplémentaire à l’édifice Shajarian-Derakhshani : même ensemble, même lutherie inouïe, mêmes tasnifs XXL.

La recette de cette magie répétée est bien connue de son public. Et, à l’instar de ses compatriotes, le maître sait toujours comment nous surprendre avec. On se prend à rêver… l’embellie politique en Iran permettra-t-elle d’ailleurs un nouvel album ? A défaut, le public parisien ne peut que spéculer sur le programme du concert, si ce n’est le court tasnif engagé Morg-e Sahar, son rappel favori.

Par Pierre D’Hérouville | akhaba.com

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